22 novembre 2014

Chapitre 10 (Partie 1)

Chapitre 10 : Meute

Mars

Il fit claquer la porte bruyamment et remonta le petit couloir jusqu’au salon. Fronçant le nez, il fit rouler une bouteille de bière loin de son passage et contempla un instant sa mère échouée comme une vieille serpillère sur le divan.

Sur la petite table, au milieu des cadavres de cannettes, de bouteilles et de snacks se trouvait un cendrier où s’amoncelait une montagne de joints encore puant de cette odeur douceâtre qu’était la leur.  

Au fond de lui il espérait qu’elle s’était contentée de cannabis, mais, bien qu’elle ne lui en ait jamais parlé, il avait bien vu les marques sur son bras d’injection d’il ne savait quelles saloperies.

-Maman… Ecoute, ça craint de te retrouver dans cet état là. J’en ai marre de te récupérer là affalée comme une merde à chaque fois que je rentre.

Il la poussa du bout du pied et la femme se retourna en marmonnant avant de le regarder d’un œil vitreux. Le T-shirt dégueulasse qu’elle portait était relevé en dessous des seins, laissant apercevoir l’immense tatouage qui mangeait son ventre et qui portait la mention de « Whisper ».

Elle avait trouvé ça drôle d’appeler son gosse du même nom que son ventre.

Lui, il avait trouvé ça moins drôle quand ses camarades de classe avaient eu l’âge de décréter qu’il avait un nom bizarre. Bien qu’il détestait y repenser, ils l’avaient appelés « Whiskas » pendant un mois jusqu’à ce qu’il pète un plomb et casse la mâchoire de l’un d’eux.

D’un geste mécontent, il tira le T-shirt vers son nombril.

-QUOOAAA ??? Demanda sa mère d’une voix trainante et geignarde. Qu’est-c-tu m’veux ?

*Je voudrais une mère, déjà.* Pensa t’il un bref instant.

-T’es obligé de te mettre la misère comme ça tous les soirs ?

-Quuoooa ? Mais pour qui tu t’crois ? T’es mon daron ? T’es mon mec ? Non, t’es juste mon marmot, alors reste à ta place ! T’crois qu’c’est facile la vie d’un adulte ? Su’tout quand ya des connards qui s’amusent à jouer les keufs la nuit et qui bousillent le bizness ? T’sais combien ça coute les 10 grammes maintenant ? A ce rythm’ là, j’vais me retrouver à devoir fumer des hortensias !

Whisper ne voyait pas de quoi elle voulait parler, mais c’était souvent le cas. Sa mère était une vague chose qui portait des fringues d’adolescentes, des cheveux coupés courts et de couleurs fluos changeantes, qui passait tout son temps à se plaindre alors qu’elle vivait des allocations et à se trouver des excuses. Tous les soirs ici, elle invitait ses amis et tous les soirs Whisper quittait l’appartement pour trainer dans la rue et rentrer au petit jour.

Il avait honte du taudis où ils vivaient, il avait honte de sa mère autant question physique que comportement. La seule chose dont il n’avait pas honte, c’était de lui-même.

Et quand il voulait oublier tout ça, il passait ses soirées dans un cybercafé à jouer à des MMORPGs ou se rendait à la Tête du Tigre pour jouer de la batterie.

Souvent c’était vide, les changeurs ne s’y bousculaient pas, et il pouvait alors se défouler en faisant le plus de bruit possible. Récemment il avait aussi rencontré un bassiste. Un nouveau changeur dans la ville, et même si celui-ci devait avoir 4 à 5 ans de plus que lui, il avait apprécié leur petit concert improvisé.

Poussant un petit soupir, fatigué, il laissa sa mère à sa place et partit vers l’unique chambre de l’appartement, tantôt la sienne, tantôt pas. Il n’y avait rien à lui ici, les seules choses, et espaces qui lui appartenaient se trouvaient sur le web. C’était peut être pour ça qu’il aimait autant les ordinateurs.  

Passant devant le téléphone, il dénombra les nombreuses lettres empilées dans un coin et les feuilleta pour voir s’il n’y avait pas de facture. Sa mère n’aimait pas les payer et un jour ils s’étaient retrouvés sans électricité pendant une semaine. Il ignora délibérément les lettres de rappel de son collège.

Comme il vivait la nuit, il dormait le jour et n’avait, donc, pas le temps, et aussi pas la moindre envie d’assister à ces cours pourris. C’était pourtant la deuxième fois qu’il redoublait sa cinquième.

A une époque, il n’arrêtait pas de penser que si sa vie était meilleure il aurait pût faire de grandes études et devenir le meilleur informaticien du monde. Maintenant il savait qu’il ne passerait jamais son brevet et que sa vie serait surement merdique s’il ne se prenait pas en main, lui, tout seul, sans espérer un réveil brutal de la chose qui lui avait donné vie.

Sa transformation en changeur l’avait aidé à comprendre ça.

Il était à présent différent.

Il était donc tout seul.

***

Isaka regarda fixement Mimiko, plissant les yeux, les ouvrant en grand, replissant les yeux…

Mimiko pouvait presque voir les rouages tourner dans la tête de la jeune fille adossée contre plusieurs coussins même si le contenu et le sens de sa pensée lui échappait complètement.

Finalement la petite brune se mit à fixer devant elle.

-MAIS C’EST GENIAL !!! S’écria-t-elle soudainement.

-Génial ?! Répéta Mimiko en inclinant la tête, pas sure d’avoir bien compris.

Isaka se retourna vers elle, enthousiasmée :

-Mais oui enfin, vous vous TRANSFORMEZ en ANIMAUX !!! Vous vous TRANSFORMEZ !!! En ANIMAL !!!! Répéta-t-elle afin de bien faire comprendre les mots clefs de la phrase.

-C’est ce que j’ai dis, oui, mais encore ?

-Mais enfin c’est MAGIQUE ! Ca fait comme ce truc de super héros… Oh comme cette série qu’il y avait quand j’étais petite : animorphs !

Mimiko se souvenait vaguement de ça aussi.

-Oui, peut-être, mais il y a pleines de choses beaucoup moins amusantes…

Isaka hocha la tête comme si elle était d’accord, mais en fait elle suivait encore le cours de ses réflexions :

-Aaah, ça explique donc le drôle de comportement d’Arisa ce jour-là… Hum hum, est-ce ce qu’on appelle l’attraction animale… ?

-Oui, entre autre… Est-ce que tu te rends bien compte que comme tu as été mordue par Kyo, tout ça va aussi t’arriver ? Voulu s’assurer Mimiko.

-Bein oui pourquoi ?

-Tu réagis trop bien, ça fait peur.

-Bah il n’y a personne d’autres qui trouvait ça génial ?

-Si : Alec. Mais c’est un idiot.

Isaka lui tapa gentiment sur la tête, l’air mécontente.

- Ne dis pas ça de lui. C’est un garçon adorable, gentil, marrant et siiii mignon. 

- C’est ce qui garantit sa survie en ce bas monde. Comme les bébés phoques.

-C’est parce que tu es sa sœur que tu dis ça. Tu crois qu’une fois transformée je pourrais sortir avec lui ?

Mimiko poussa un soupir courroucé.

-Je ne suis pas son agent matrimonial. Et de toute façon, ce n’est pas une raison suffisante pour vouloir devenir un changeur !

-Mais je VAIS devenir une changeuse. C’est pas comme si j’avais le choix maintenant, non ? Franchement, je suis heureuse de connaitre le fin mot de l’histoire à propos de vos cachotteries et ça a un côté plutôt génial, mais c’est vrai qu’être obligée de vivre comme en marge du monde des « humains », ça craint. Ca craint effectivement pas mal.

-Désolé…

-Mais enfin Mi-chan, pourquoi tu t’excuses ? C’est pas de ta faute ! Et puis bon mince, ça fait trois jours que je dors DANS le lit d’ALEC !!! DANS LE LIT D’ALEC !!!

-C’est… Compliqué en ce moment…

Isaka cessa de faire bouger la couverture du lit devant l’air sombre de son amie.

-Courage Mimi-chan !  Haut les cœurs !

Comme elle réussit à arracher un petit sourire aux lèvres de la brune, elle se redressa et poussa un petit soupir.

-Et Shin ? Comment elle va ?

Mimiko fit la grimace :

-Eh bien… Si seulement elle avait pu prendre tout ça aussi bien que toi…

**

Arisa regarda le policier lui rendre son téléphone portable. Ils ne l’avaient que vaguement fouillé et elle ne s’en étonnait pas car l’homme puait le scepticisme.

A partir de là, il était encore plus facile pour elle de nier tous les faits et de faire passer Shinobu pour une folle.

Ce dernier fait ne la réjouissait pas. En fait, Arisa était vraiment de mauvaise humeur et cela durait depuis une semaine. Depuis l’incident.

Non seulement Isaka avait été mordue, Shinobu avait tout découvert, ou presque, Mimiko ou son animal, ou les deux, avaient fait leurs chiantes et d’un commun accord avec lui-même Kyo avait décidé qu’ils ne devraient ni se voir, ni se contacter jusqu’à ce que les choses se tassent.

Du coup, Isaka était portée disparue même si en réalité elle se trouvait bien tranquillement dans l’appart d’Alec, ils devaient faire passer Shinobu qui n’avait rien fait et qui n’était qu’une victime pour une toquée, elle ne parlait plus à Mimiko, et Mimiko ne lui parlait plus, et la seule personne qui aurait pu un peu la soulager, elle n’avait pas le droit de lui parler.

Le second trimestre se terminait merveilleusement bien.

-Où étiez-vous aux environs de 17h30 ?

-Au CDI, je faisais mes devoirs, puis je suis partie parce que j’avais un rendez-vous avec des amies à Toulouse.

-Elles peuvent le confirmer ?

-Oui.

-Vous me donnerez leurs noms. Juste au cas où.

-Bien sûr. 

-Vous n’étiez donc pas derrière le gymnase avec Mlle Fielder ?

-Non. En plus elle et Isaka me faisaient la tête depuis le début du second trimestre alors j’avais pas vraiment de raison d’être avec elles.

-Donc vous ne savez pas où se trouve Mlle Stone ?

-Non, mais Isa et Shin aimaient bien faire des trucs un peu fous toutes les deux.   

L’homme hocha de la tête, semblant pour le moment gober toute son histoire. Ou peut-être que ça l’arrangeait tout simplement. Il était plus facile d’enquêter sur une fugue que sur un soit disant phénomène surnaturel.

Kyogané l’avait un peu briefée hier, lui conseillant de faire des mensonges aussi près possible de la réalité. Elle s’était un peu entrainée, s’attendant aux questions qui lui seraient inévitablement posée. Comme celle qui suivit.

-Parlez-moi d’Alec et de Kyo.

-Alec ? Je sais pas qui c’est. Kyo… Kyo c’est un garçon que j’ai rencontré dans un bar mais apparemment… Je devais pas l’intéresser.

Pas vrai.

Arisa faillit sursauter en entendant cette voix moqueuse dans sa tête. Kyo lui avait dit que ça pouvait arriver, mais c’était quand même sacrément étrange.

Enfin pas vraiment. Il devait être à l’écoute car il connaissait l’heure de son rendez-vous à la Police. Elle rougit à cette idée, ce que heureusement le policier sembla prendre pour de la gêne.

-… Elles étaient au courant et je crois qu’elles se sont montées tout un petit film, continua Arisa.

-D’accord… Vous connaissez son nom de famille ?

-Non.

-Aurait-il eu une raison de venir dans votre lycée ?

-Euh… Non. Je crois même pas lui avoir dit où j’habitais.

-Bien… Et si nous reparlions du fait que vos amies vous faisaient la tête, pourquoi ?

Arisa poussa un soupir très honnête :

-Je sais pas trop. Elles s’attendaient apparemment à ce qu’on se disent tout, qu’on soient toujours ensemble. Moi j’avais d’autres amies et puis elles étaient pas contentes que je ne dise pas grand-chose sur ce garçon…

L’homme approuva d’un nouveau son de gorge tout en continuant à taper ses réponses sur son ordinateur.

Il conclut son audience d’un traditionnel :

-Restez dans le coin au cas où on aurait d’autres questions à vous poser.

-Pas de problème.

Arisa se leva de sa chaise, un peu lasse et suivit l’enquêteur hors de son bureau.

Tout s’était bien passé, même peut être trop. Maintenant il leur faudrait garder l’avantage et tenir Shinobu à distance.

Elle rejoignit sa mère qui l’attendait dans la salle d’attente et pris avec elle le chemin les ramenant à la voiture. Celle-ci tenta de savoir si sa fille savait quelque chose à propos de la disparition de sa copine, mais Arisa n’était pas vraiment d’humeur à papoter avec elle. Elle répondit à coups de monosyllabes à ses questions et finit par subir un sermon au sujet de sa crise d’adolescence.

Plus que jamais, la jeune fille sentait tout ce que les évènements depuis sa transformation avaient amené et elle se demandait sombrement si la liberté qu’elle avait voulu garder, refusant d’entrer dans une meute déjà établie, n’avait pas fait plus de mal que de bien.

Kyo devait sentir son désarroi car une bouffée de douceur vint la titiller.

Elle finit par laisser sa tête peser sur la vitre de la portière en étouffant un gémissement. C’était plus que ce que quelqu’un de son âge devrait avoir à s’occuper !

***

Whisper était assis près du comptoir, feuilletant machinalement le catalogue du tatoueur.

-Je veux un tatouage ! Répéta-t-il comme si ça pouvait faire changer d’avis Eliott, son ami.

Un rire un peu hystérique vint de derrière un panneau de séparation où l’homme était occupé à tatouer une rose sur l’omoplate d’une belle brune.

-Quand tu auras 18 ans ! Fut la réponse, toujours la même, à chaque fois que Whisper essayait de l’amadouer.  

Celui-ci fit la sourde oreille et continua :

-Je sais déjà ce que je veux.

-Et où ?

-A un endroit qui se voit. Ça sert à rien de se faire tatouer si c’est toujours caché par un vêtement.

Cette fois-ci c’est un rire féminin qui lui répondit. La brune se redressa comme Eliott avait fini, cachant pudiquement sa poitrine avec son T-shirt plié. Elle le regarda, mutine :

-Si, c’est comme un secret bien caché. Une chose que l’on ne dévoile pas à tout le monde et qui représente quelque chose d’important pour nous.

-Bof, répliqua l’adolescent. Ma mère a un tatouage mais je suis sûr qu’il représente rien pour elle. Elle a dû le choisir au hasard dans un catalogue…

Eliott lui retira le document des mains avant de le regarder sévèrement :

-Qu’est-ce que tu en sais Why ? Et tu ne te trouves pas déjà assez hors norme pour un enfant de ton âge ? Depuis que je te connais je n’ai jamais vu la vraie couleur de tes cheveux. Ils étaient blancs, puis violet et voilà qu’ils sont bleu…

-J’aime bien bleu, je crois que je vais les garder comme ça.

-… Tu as tes deux oreilles percées…

-Pas assez et je veux aussi un piercing à l’arcade…  

-Pas au nez ?

-Non c’est moche au nez. Et la langue c’est gore.

-… Et tu te trimballe avec ces fringues… Je veux même pas savoir où tu as trouvé ce manteau violet bordé de fourrure !

-Eh ! C’est de la marque, presque un modèle unique ! Râla Whisper.

-Tu vois souvent des collégiens habillés comme toi ?

-Je m’en fous des autres. C’est mon style.

Le tatoueur essaya de le gronder plus longtemps mais finit par basculer sa tête en arrière en éclatant d’un grand rire.

-Ah Why ! 

Le garçon grommela, affectant d’être agacé. En réalité il adorait Eliott qui le laissait squatter autant qu’il voulait dans sa boutique. C’était un homme long et fin qui économisait ses gestes. Malgré un visage délicat, il n’était pas du tout efféminé. Toujours bien habillé il avait des cheveux blond décoloré coupé en brosse et surtout, il portait peu de tatouage, mais ceux-ci étaient placés à des endroits étonnant. Comme la petite araignée d’un noir profond qui courait sur sa joue.

Eliott l’avait ramassé dans la rue en ce jour fatidique où tout avait changé pour lui, alors qu’il n’était qu’une épave. Il ne lui avait jamais demandé ce qui s’était passé, mais il l’avait surement un peu deviné.

Comme la brune s’était rhabillée, l’attention de l’homme revint sur ses affaires et Whisper sauta à bas du tabouret où il était perché, rajustant sa grosse écharpe autour de son cou.

-Bon j’y vais, je t’ai assez embêté comme ça.    

-Tu ne m’embête jamais Why.

Il salua d’un geste de la tête la cliente puis se glissa dans la nuit glacée avec un certain déplaisir. Il détestait le froid et c’était encore pire depuis qu’il était changeur. Regardant sa montre, il fit la grimace en voyant le temps qu’il lui restait avant de pouvoir rentrer. Trop longtemps.

Et il y avait quelque chose d’étrange dans l’air ces jours-ci. Depuis le temps qu’il la fréquentait, il considérait la ville comme son chez lui, sa véritable maison, mais ce soir, il se sentait comme un étranger et il n’aimait pas cette sensation.

Pourquoi ces façades de bâtiments si familières lui semblaient-elles hostiles ? Pourquoi éprouvait-il l’envie de se cacher ?

Il regarda anxieusement vers les toits en se demandant si c’était à cause de cette personne qui attaquait les dealers et les voleurs. Celle dont on parlait dans les journaux.

Mais lui il ne touchait pas à ce genre de trafic, il n’avait aucune raison de se sentir visé… Et puis de toute façon, il était un changeur. Que quelqu’un essaie de l’agresser et il verrait ! 

Cependant, il n’avait pas vraiment la conscience tranquille. Carrant des épaules, les mains enfouies dans les poches de ce manteau qu’il avait payé en arnaquant quelqu’un sur internet, il marcha rapidement vers le centre-ville, espérant que la foule l’aiderait à ne plus se sentir visé.

Il ne se sentait pas coupable. Pourquoi aurait-il dû se passer d’argent et vivre comme un miséreux entouré de toutes ces personnes qui consommaient à tour de bras, jetant presque leur argent par les fenêtres ? Pourquoi n’aurait-il pas droit à sa part ?

*Je fais marcher la sélection naturelle : je ruine les idiots, les crédules et les ignorants.* Songeait-il en croquant à pleine dent dans un cheeseburger, assis à une table du McDonalds.

Il rumina sa légitimité tout en finissant ses frites et son milkshake à la vanille, mais même cela ne lui suffit pas à retrouver sa ville-maison qu’il adorait.

Exaspéré, à l’heure où les derniers magasins nocturnes ferment, ne laissant que les bars, certains cybercafés et les boites de nuit ouverts, il alla trouver refuge à la Tête du Tigre.

Passant la porte, il interrogea le vieux chinois qui était toujours au même endroit pour savoir si des vagabonds étaient présents.

Il détestait les vagabonds.

Le chinois se contenta de secouer la tête. Whisper ne se souvenait pas l’avoir jamais entendu dire un mot.

Et effectivement, comme souvent, il n’y avait personne dans le bar/restaurant/hôtel/salle de concert et évènements. Personne à part Dereck bien sûr, le barman et caché au plus profond des cuisines la personne qui faisait à manger. Du moins il supposait qu’il y avait bien quelqu’un qui faisait ces horribles plâtrées de nourriture insipide.

Dereck… Eh bien Dereck était celui qui lui avait tout appris en matière de changeur. A première vue, il payait pas de mine : fin, hyperactif, pas beaucoup de cheveux et une calvitie précoce, mais c’était quelqu’un capable d’écouter sans juger.

Il se changeait en mangouste, un petit carnivore aux grands yeux vifs et curieux.

Celui-ci le salua avec un grand sourire tout en nettoyant, probablement pour la sempiternelle fois, ses verres.

-Eh bien Why, ça fait un moment qu’on ne t’as pas vu !

-Ouais ouais…

-Ils ont rajouté une nouvelle extension à ton jeu ?

-Ouais mais ça nous aura guère occupé plus de trois jours… Et toi ? Du monde ?

-En ce moment ? Certainement pas !

-Pourquoi ?

Dereck lui fit un clin d’œil et s’accouda à son bar l’air d’un conspirateur :

-T’as pas senti ?  

-Tu veux dire cette drôle d’impression qu’il y a en ville ?

-Oui, ça !

-C’est quoi ?

Dereck se redressa et reprit son verre :

-Une nouvelle meute s’est formée. C’est un évènement. Ca fait bien au moins… Hum la dernière fois ça datait de l’époque de mon arrière-grand-père… que Toulouse ne s’est pas retrouvée sous l’influence d’une meute. Et je crois qu’elle a été absorbée par les Cévennes avant que mon père prenne son poste au bar.

-Une meute ? A Toulouse ?!

Whisper grimaça.

-Pas vraiment à Toulouse, à la forêt de Bouconne, mais la ville fait partie de leur zone d’influence.

-Qu’est-ce que ça veut dire ? Je veux dire concrètement ? Pour tous les solitaires de la ville ?

-Eh bien… En ville les solitaires sont tolérés sur le territoire d’une meute du moment où ceux-ci ne risquent pas de provoquer des conflits de dominance ou de vouloir s’emparer de la meute. Ca ne devrait pas poser de problème, ici les plus gros solitaires sont des carnivores de taille moyenne. Tous les autres font partis de cette nouvelle meute.

-Tolérés ? Répéta Whisper. Je n’aime pas ce mot. Ça fait comme si on devait leur demander la permission. De quels droits s’emparent-ils d’un territoire sans rien demander à personne ?

-La loi de la jungle mon garçon, c’est comme ça que ça marche chez les changeurs. Mais en échange, ils ont le devoir de nous protéger des indésirables.

-Les vagabonds ? Demanda-t-il avec espoir.       

Dereck hocha la tête d’un air satisfait.

-Désormais tout vagabond désirant passer par Toulouse devra demander la permission à la meute. Et s’ils font du grabuge ou ne respectent pas les règles, ils seront jetés dehors. Cela va me faire du bien de ne plus me cacher derrière mon bar en comptant la casse. 

L’adolescent était d’avis mitigé. Plus de vagabonds était une bonne chose, mais il n’aimait pas l’idée de se balader sur un territoire qui ne lui appartenait plus.

Il n’avait pas peur… Il n’était peut-être pas un carnivore, mais à sa façon, oui, il était un poids lourd. Il avait seulement l’impression qu’on lui retirait quelque chose, peut-être même la seule chose chouette dans tout ce qui lui été arrivé.

Sa liberté.

***

Kyogané rangea finalement ses affaires et Alec poussa un grand soupir de soulagement. On lui avait enfin permis de reprendre sa forme humaine. Non pas que deux semaines à se faire servir et câliner par Mimiko et Isaka étaient déplaisants, mais il ne fallait pas abuser des bonnes choses.

Il adressa un signe de la main à Kyo qui venait d’entrer et le regarda pousser une chaise jusque devant le canapé. Le japonais s’y assit et le fixa, au début sérieux, puis déconcerté.

Il était effectivement surpris du manque total d’agressivité de l’adolescent qui sirotait tranquillement son jus de fruit. C’était très surprenant quand on pensait à la réaction de sa sœur. Néanmoins il aurait dû s’en douter, le garçon faisait partie intégrante de la meute, il n’avait pas cherché à s’en échapper comme Mimiko.

Encore une fois il sonda cette partie de la meute et ne reçut que des vagues de colère en réponse. Rien à faire. Il se reconcentra sur Alec :

-Je n’arrive pas à savoir si tu es juste stupide ou inconscient ? Demanda Kyo, s’attirant un regard indigné.

-Quoi ? C’est comme ça que tu me remercie de t’avoir casé avec Arisa ?! Deux semaines alité pour ça et les pires douleurs que j’ai jamais ressentie ! Parce que tu sais, vu comme ça avait l’air d’aller, il vous aurait fallu encore cents ans pour oser vous avouer vos sentiments !

- Comment pouvais-tu savoir que je l’aimais ? Lui fit remarquer Kyo en plissant les yeux.

-Tu es venu. La jalousie est un redoutable aphrodisiaque, continua-t-il avec un grand sourire car cette fois-ci c’était Kyo qui avait l’air indigné.

-Ouep, continua Alec en hochant la tête d’un air navré. Je vous ai complètement manipulé, vous y avez vu que du feu. Je suis un génie ! 

-Tu nous as causé plus de soucis que tu n’en as résolu, tu sais ?

-J’étais concentré sur le but principal.

-Tu ne m’en veux pas de t’avoir…

-Esquinté ? Bah j’ai pas de cicatrice au visage, c’est le plus important. Les autres ça fait plus blessure de guerre, genre je suis un dur qui a l’habitude de se battre, même si pour bien faire, faudrait que je fasse un peu plus de muscu…

Kyo lui coupa la parole car il sentait que ça pouvait durer encore longtemps. Dieu que ce gars était bavard !

- Si toi tu m’en veux pas, tu sais pourquoi Mimiko réagit aussi mal ?

-Tu as abimé, faillit tuer, son unique frère adoré… C’est normal qu’elle t’en veuille à mort. Et ma Mio, elle est super rancunière tu sais ? Va falloir que tu rampes à ses pieds pour qu’elle te pardonne !

-Je n’ai pas l’intention de ramper aux pieds d’un membre de ma meute ! Et c’est moi où j’ai l’impression que ça te plait qu’elle me déteste ?

-Ouep, totalement, répondit Alec d’un air songeur, l’air de quelqu’un qui voudrait dire quelque chose mais qui se retient et change stratégiquement d’idée : Disons… Vengeance par procuration ?

Kyo le foudroya du regard :

-Je ne sais vraiment pas si tu es complètement stupide ou complètement inconscient ! En tout cas j’ai besoin d’un second, et le grade de « bêta » t’ira à merveille… Mais j’ai besoin de savoir si je peux compter sur toi ?

-Bêta ?

-Oui, c’est un terme qui signifie « second » ou « bras droit » si tu veux. Comme « alpha » signifie « chef ». La meute va de l’alpha, le plus haut placé, à l’oméga… C’est des grades, des places… Les membres normaux d’une meute sont appelés les Lambdas.

-D’accord… Alpha c’est le chef, le bêta le second, les lambdas les normaux… Et les omégas ?

-L’oméga, rectifia Kyogané alors que le regard de Kyo se figeait. C’est le plus faible de la meute vers lequel toute la frustration du groupe se tourne. Le souffre-douleur, quoi.

-C’est bizarre…

-Je connais bien. J’étais l’oméga de mon ancienne meute… En dépit du bon sens car je n’étais pas le plus faible, mais… Mon ancienne meute était un peu spéciale, lui apprit Kyo d’un ton froid.

Alec compris qu’il valait mieux ne rien répondre pour ne pas le blesser dans son orgueil. Il se nota tout de même de dire un mot en sa faveur à Mimiko. 

-Le fait qu’il existe un oméga dans une meute est déjà une aberration, répliqua Kyogané. C’est comme dire « on n’est pas content d’être des changeurs, mais bon, ça pourrait être pire, on pourrait être comme ce pauvre type là-bas, tiens allons lui taper dessus, ça nous soulagera un peu. ». C’est voir le fait d’être des changeurs comme une malédiction.

-Il n’y aura PAS d’oméga dans ma meute, approuva Kyo.

-Content de le savoir, marmonna Alec. Pour ma part, du moment que tu ne causes aucun tort à Mimiko, ça ne me dérange pas d’être ton bêta de service.

-Ahh… Ta sœur est un sacré problème, soupira Kyo sans relever le trait d’humour.

Alec haussa les épaules d’impuissance avant de revenir à son jus de fruit.   

-Ce n’est peut-être pas un problème, lança Kyogané. Kyo, tu ne connais que les principales places existant dans une meute, mais il y en a beaucoup d’autres. Certaines exigent même un détachement de la meute. Le gamma est un autre terme pour désigner le soigneur de la meute.  Le delta est celui qui traditionnellement avait la charge de « changer » les humains en changeur, mais comme tu l’imagine, on ne l’utilise plus depuis très longtemps. Les epsilons sont les gardiens de la meute et du territoire. Les zêtas sont les guerriers. L’êta était une place honorifique pouvant signifier « les favoris » de l’alpha, à noter qu’elle était réservée aux herbivores… Et on peut continuer jusqu’à la fin de l’alphabet. Toujours est-il que le grade d’omicron ne pouvait être occupé que par des membres qui étaient à la fois dans la meute, et en dehors de la meute. Capable d’indépendance et courageux. Et généralement digne de confiance car un alpha ne risquerait pas d’envoyer dans la nature quelqu’un capable de le trahir.

-Quels étaient leurs rôles ? Demanda Kyo qui l’écoutait attentivement.

-Les omicrons sont des éclaireurs, et parfois aussi, ils ont été utilisés comme espions. Tout ça pour te dire que ça existe, mais qu’il faut que toi, et Mimiko l’acceptaient pour que la meute retrouve son équilibre. Mais ce n’est de toute façon pas le problème le plus urgent, le plus urgent, c’est elle.

Les regards des trois garçons se tournèrent vers Isaka qui venait d’entrer dans le salon. 

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02 mars 2015

Chapitre 10 (Partie 2)

***

Mimiko renifla de mécontentement lorsqu’elle se rendit compte qu’Asuka et Naru venaient de la trainer dans le foyer vide de leur lycée, là où se trouvait aussi Arisa, appuyée à une table.

*Un traquenard !*

La blonde parut elle aussi ennuyée puisqu’elle détourna le regard.

Asuka plaça un bureau en travers de la porte pour s’assurer que personne ne viendrait les déranger, tandis que Naru traina quelques chaises vers elles.

-Bien. Il faut que nous discutions un peu ! Annonça joyeusement Asuka en venant rejoindre Naru sur une chaise.

Seulement elle n’obtint pas vraiment l’effet désiré car ni Mimiko ni Arisa ne semblaient décidées à s’asseoir et se regardaient en chien de faïence depuis leur côté de la pièce.

-Booonnn… *Naru !* Supplia Asuka du regard.

-Il faut qu’on parle de la meute, déclara calmement celle-ci.

-Je vois pas ce qu’il y a à dire, marmonna Arisa.

-Risa, Mi, les choses ne peuvent pas rester ainsi, fit Asuka.

-Je ne vois pas pourquoi, signifia Mimiko sans les regarder. Ma position est claire et je n’ai pas l’intention d’en changer.

-Ben voyons ! Commenta ironiquement Arisa. Tellement claire qu’on la perçoit comme un énorme trou qui perturbe toutes nos connections !

Mimiko lui jeta un regard noir avant de tourner son attention sur Asuka et Naru :

-Ça vous va, vous ? Laisser un type que vous ne connaissez pour ainsi dire pas du tout contrôler vos vies ?

-Il DOIT nous protéger Mi, répliqua Naru. Kyogané me l’a expliqué, il n’a pas le choix, c’est inhérent à son statut. Il ne nous fera aucun mal.

Asuka fit une petite grimace à cet exposé, ce qui fit naitre un sourire mauvais sur les lèvres de Mimiko :

-En es-tu seulement certaine Naru ? Es-tu sure que sa définition du mot « protéger » ou « faire aucun mal » est en accord avec la nôtre ? Peux-tu m’assurer que pour « notre bien à tous » il ne nous oblige pas un jour à faire quelque chose qui va à l’encontre de notre volonté ?

-J’hallucine, marmonna Arisa en secouant la tête pendant que Naru se mordilla les lèvres, embêtée.

-Ce que tu dis, reprit doucement cette dernière, c’est que ton bien-être à toi est plus important que le bien de tous ? C’est égoïste tu sais.

Mimiko serra les mâchoires devant cette accusation.

-Je n’hésiterais surement pas une seconde à sacrifier mon bien-être si vous étiez en danger, mais ce serait une décision qui viendrait de moi et de moi seule. Je déteste et j’ai toujours détesté qu’on me force la main, grogna-t-elle.

-Mais au final tu le ferais, je ne vois pas ce que ça te coute que ce soit quelqu’un d’autres qui te le demande, raisonna Arisa.

-MES choix, MA façon d’agir, MON libre arbitre, énonça Mimiko en arpentant à présent le fond opposé de la pièce, se fondant dans les ombres comme l’aurait fait son alter ego animal.

-Tu es tellement bornée…

-Je suis pas la seule. Ne me demandez pas de laisser quelqu’un qui ne me parait pas digne de confiance décider pour moi.

-Tu ne lui laisse même pas une chance de pouvoir te montrer à quel point il peut l’être ! 

-Sûr qu’en s’attaquant à Alec, il l’a bien montré.

-Oh ne reparlons pas de ça, ton frère…

-Oui il vaut mieux laisser ça derrière nous, la coupa Naru. Nous ne sommes pas là pour reparler de ce qui s’est passé, mais de notre futur.

Asuka qui n’avait guère parlé jusqu’ici se leva de sa chaise, attirant ainsi l’attention sur elle.

-Je comprends ce que dit Mimiko et je suis d’accord avec elle sur pas mal de point. Effectivement, on connait mal Kyo et je déteste autant qu’elle l’idée de lui donner un quelconque pouvoir sur moi.

Les deux jeunes filles se sourirent tandis qu’Arisa croisait les bras.

Naru poussa un petit soupir résigné avant de résumer la situation :

-Je crains que nous n’ayons sous les yeux la différence qui existe entre canin et félin. De toute évidence votre indépendance à plus d’importance à vos yeux qu’elle ne l’a aux nôtres, mais…

-Néanmoins, la coupa Asuka pour continuer son argumentation, je crois aussi qu’il est important que nous formions une vraie meute. Pour notre sécurité. Et qu’Arisa a raison en disant qu’il faut laisser à Kyo la possibilité de faire ses preuves. Et si ce que dit Naru est vrai, je suis encline à lui laisser une chance, parce que c’est un félin comme nous et qu’il connait donc l’importance de notre indépendance. Voilà.

Elle se rassit à sa place et tous les regards convergèrent vers Mimiko qui restait silencieuse. Au moins s’était-elle arrêtée de faire les cents pas.

-Je vois, finit-elle par dire sombrement.

-Mi, tu ne peux pas nous laisser dans cette situation. Elle nous affaiblit. Nous avons besoin des connections de la meute, surtout avec ce qui se passe avec Isaka et Shinobu, plaida Naru. Si notre sort te concerne vraiment, alors s’il te plait, reviens.

Elle tendit une main à Mimiko mais celle-ci recula bien au contraire, les sourcils froncés de contrariété.

-Mi…

-Si… Commença celle-ci d’une voix un peu brisée. Si cela vous pèse autant… Il vaut sans doute mieux que je fasse cavalier seule.

D’un coup de pied, elle éjecta la table qui coinçait la porte et consciente du froid qu’elle avait jetée, elle se mordilla la lèvre, avant de quitter la pièce.

Les trois filles la regardèrent sans rien dire jusqu’à ce qu’elle disparaisse.

-Bon, j’ai l’impression qu’on a empiré le truc, déclara Asuka.

-Elle ne peut pas quitter la meute, enfin, qu’est-ce qu’elle fera toute seule ? S’inquiéta Naru. Qui la protègera ?

-Oh, tu la connais, répliqua Asuka. Elle en est bien capable.

-C’est vrai ? Demanda Arisa qui elle aussi commençait à se faire du souci et surtout à regretter d’avoir été aussi dure.

Mimiko n’avait pas hésité à l’aider quand elle s’était transformée pour la première fois. C’était parce qu’elle était à ses côtés qu’elle avait acceptée sans paniquer sa forme de louve. Et puis, elle avait été le premier membre de sa meute. Elle se souvenait encore de la joie qu’elle avait éprouvée quand Mimiko s’était elle aussi transformée.  

-Oh oui, répondit Asuka. Ca a toujours été très difficile de la faire changer d’avis.

-Impossible presque, marmonna Naru qui en avait bien souvent fait les frais.

-Mais alors qu’est-ce qu’on fait ?

-Eh bien ça craint, résuma sombrement Asuka.

***

Mimiko marcha vers la sortie du lycée, grandement déprimée par la situation inextricable dans laquelle elle se trouvait. Et dire que tout allait si bien quand Kyo n’était pas là ! Pourquoi fallait-il que les garçons bousillent toujours tout ? Rha, elle le détestait. Elle le détestait et elle le re-détestait.

-Mimiko ?

L’adolescente s’arrêta et coupa court à ses imprécations intérieures en découvrant Shinobu devant elle.

-Shin ?

-Je suis contente de te voir…

La jeune fille blonde, que Mimiko avait connue énergique et lumineuse semblait comme éteinte, sans vie. Elle avait sans aucun doute perdu du poids et devait manquer de sommeil. Mais surtout, elle semblait à bout de nerfs.

-Est-ce que ça va ?

-Je… Je crois que… Oh…

Elle cacha son visage dans ses mains et la brune, terrassée par cette vision, ne put s’empêcher de prendre maladroitement la jeune fille dans ses bras.

-Oh Shin, non, ne pleure pas ! Qu’est-ce que je peux faire ?

-Je… Rien. Je suis désolée. C’est juste que je sais plus quoi faire…

Mimiko conduisit la jeune fille jusque dans une alcôve où se trouvaient des fauteuils destinés aux invités du lycée. Ainsi elles étaient plus tranquilles pour discuter.

-Tu es au courant de ce qui est arrivé à Isaka ?

-Hum. Oui.

-Mi… Je sais que les gens me prennent pour une folle, mais c’est la vérité. Tu dois éviter de t’approcher d’Arisa, Asuka et Naru. Et ton frère aussi…

Un instant Shinobu la regarda fixement avant de froncer les sourcils et Mimiko craignit qu’elle ne fasse le rapprochement et devine qu’elle aussi était une changeuse, mais la blonde se contenta de secouer la tête comme pour éloigner cette idée.

-Ils ont… Je sais pas ce qui s’est passé mais… Le copain d’Arisa… J’ai vu Arisa le prendre dans ses bras… Et c’était un monstre !

Mimiko fixa le sol, essayant de ne pas penser à quel point ce mot résonnait en elle.

-Un genre de loup garou… Ou plutôt un genre de félin-garou. Mi… Je sais pas ce qui lui est arrivé mais ton frère… Alec… Aussi… Ils ont mordu Isa… Elle saignait… Elle bougeait plus… Ils l’ont pris… Oh si il faut ils l’ont dévoré…  

Sentant qu’elle allait se remettre à pleurer, Mimiko lui prit la tête et la serra contre elle :

-Là… Mon dieu Shin, tu penses vraiment ce que tu dis ?

-JE LES AIS VU !

-Peut-être, mais tu crois vraiment qu’Arisa pourrait laisser quelqu’un faire du mal à Isa ? Crois-tu que mon frère le pourrait ? Moi je ne le crois pas.

-Mais…

-Je connais Alec depuis très longtemps. Il a toujours été très gentil et surtout c’est quelqu’un de terriblement honnête. Certains trouveront qu’il est simple d’esprit à ne jamais dissimuler ou cacher ce qu’il ressent, mais moi j’ai toujours trouvé ça magnifique.

Shinobu renifla :

-Ça c’est sûr, il est magnifique.

-T’a-t-il fait du mal ?

-Non…. Non…

-Arisa t’a-t-elle fait du mal ?

-…. Non…

-Son copain t’en a-t-il fait ?

-Non ? Moi je n’ai rien eu mais il a mordu Isaka !

-Oui, mais il ne t’a pas blessé toi, c’était peut-être un accident… Sinon il se serait aussi attaqué à toi.

-Il l’a enlevé ! Et de toute façon c’était des monstres ! Tu me crois, hein ? Hein, tu me crois ?

Mimiko poussa un petit soupir. Elle sentait qu’elle ne pourrait rien faire de plus tant qu’elle s’inquièterait pour l’état d’Isaka. Sa meilleure amie et la seule à lui être restée fidèle jusqu’à ce qu’on la lui enlève. Mimiko comprenait, c’était vraiment injuste ce qu’il lui arrivait.

Alors, oui, à bien des égards, ils étaient des monstres…  

-Oui, je te crois. T’en fait pas. Je te crois.

***

-Je suis consciente des problèmes que je vous pose… Déclara piteusement Isaka en entremêlant ses doigts.

On lui avait expressément demandé de s’asseoir sur le canapé et elle se tenait à côté d’Alec qui lui souriait gentiment, tandis que Kyo et Kyogané leur faisait face, l’un debout, l’autre assis contre le dossier d’une chaise.

-Mais non, relativisa Alec. Y’a pas de quoi fouetter un chat !

-Bien sûr que c’est grave, le reprit Kyo. On ne peut pas prendre ce qui s’est passé à la légère.

Isaka se recroquevilla un peu plus face au regard perçant du japonais et Kyogané s’approcha pour prendre ses mains :

-La plus grande partie du problème ne te concerne pas Isaka, mais maintenant que tu es guérie, il va falloir que tu prennes une décision. Parce que tu as été mordue, il nous était impossible de te laisser aller à l’hôpital. A part ton amie Shinobu, personne ne sait que tu as été blessée… La police semble penser à une fugue.

-Oui, Mi-chan m’a expliqué tout ça.

-Tu as deux possibilités qui s’offrent à toi. La première : profiter de cette occasion pour disparaitre et vivre cachée au sein de la meute.

Isaka releva vivement la tête en faisant une grimace :

-Oh… Mais je n’ai pas envie de vivre cachée jusqu’à la fin de mes jours !

-Quand on est changeur on ne fait pas toujours ce qu’on a envie, grommela Kyo.

-Il y a de nombreuses changeuses qui vivent ainsi, expliqua Kyogané. Pour diverses raisons.

-Huhum… Fit Isaka qui aurait été bien curieuse de connaitre ces « diverses » raisons.

Mimiko lui avait dit que lorsque Kyogané éludait, c’était généralement parce qu’il savait que ce qu’il allait dire serait mal accueilli. C’était d’ailleurs très souvent des propos machistes-à-la-changeur ou d’instinct-incontrôlable. Parfois même les deux ensemble.

Elle plissa les yeux et le docteur s’empressa de changer de sujet.

-Bien sûr, tu peux aussi décider de rentrer chez toi comme une fugueuse le ferait, mais alors il te faudra toi aussi soutenir cette version des faits…

-Et faire passer Shin pour une menteuse, continua Isaka dans un souffle. Vous vous rendez compte que c’est ma meilleure amie ? On pourrait pas, je sais pas, lui dire tout ? Ce serait la moindre des choses et je suis sure qu’elle comprendra !

-Tu ne l’as pas vu, fit Kyo. Sa réaction a été toute sauf positive. Non, on ne lui dit rien.

-C’est injuste ! S’indigna Isaka en se levant brusquement, prête à défendre son point de vue, mais un regard sur Kyo la fit se rasseoir avec dépit.

Elle n’arrivait vraiment pas à lui tenir tête.

-Ce qui s’est passé est bien plus grave que tu ne l’imagine. Nous les changeurs avons UNE seule loi qu’il ne nous faut jamais enfreindre : nous ne devons rien faire qui pourrait amener les humains à connaitre notre existence. Sache qu’une autre meute n’aurait jamais laissé un témoin visuel s’en tirer ainsi. Dans une telle situation, ton amie aurait dû être tuée ou bien changée. Si Samuel Clear entend ne serait-ce qu’une rumeur sur ce qu’il s’est passé ici, non seulement nous, nous aurons de gros problème, mais tu peux t’attendre à ce que ton amie disparaisse brutalement de la circulation.

L’atmosphère s’était soudain refroidie dans le salon d’Alec et Isaka avala difficilement sa salive en cherchant à fuir le regard du jeune homme.

-Quel genre de problème ? S’inquiéta Alec qui avait laissé tomber son masque de nonchalance et qui regardait alternativement les deux japonais devant lui.

-Oh, il pourrait me défier et s’il me tue, ce qui pourrait fortement arriver vu l’animal, il pourrait soit vous intégrer à sa propre meute, soit vous disperser dans de nombreuses autres meutes. Et je pense que Kyogané vous a raconté à quel point certaines meutes étaient agréables et civilisées…

-Comme si j’allais me laisser faire…

-Alors il te tuera aussi. Il vaut mieux pas faire le malin face aux alphas.

-Tu parles de ça, comme si c’était normal ou naturel… Lui fit remarquer Isaka, mais personne n’a le droit de tuer quelqu’un comme ça…

-C’est dans ce monde que vous vivez désormais. Vous savez, les meutes qui se créaient c’est rare, la plupart sont en place depuis au moins deux cents ans. Ces meutes ont gardé la plupart des traditions de cette époque. Ce que nous créons, cette meute résolument moderne, c’est inédit… Et je dois dire que je comprends en partie pourquoi ces meutes restent traditionalistes : Depuis que je suis alpha, Kyogané a dû me mettre sous calmants. Les membres de ma meute sont compléments dispersés partout autour de la ville et mon animal se demande bien comment il peut faire pour tous vous protéger en même temps… Bien sûr, j’irais mieux quand le problème « Mimiko » sera réglé, mais c’est atroce… Et quand je pourrais revoir Arisa… Heureusement que j’arrive à mieux la percevoir que les autres…

Isaka et Alec ne s’en étaient pas vraiment aperçus car il évitait de le montrer, mais effectivement, alors qu’il se relâchait un peu pour dire ça, il avait l’air complètement exténué. Cependant, cela ne résolvait pas le dilemme d’Isaka qui trépignait de contrariété.

-Dans ce cas… Je pourrais proposer à Shin de la transformer ! Je suis sure qu’elle acceptera ! Elle n’aimerait pas être la seule qui ne soit pas une changeuse ! Et une fois changeuse, il n’y aura plus aucun risque qu’elle dise quoique ce soit !

-Hum… Fit Alec la mine songeuse tandis que Kyo jetait un regard suppliant à Kyogané.

Ce dernier fronçait les sourcils et s’agenouilla devant l’adolescente.

-Isaka, te rends-tu compte à quel point ce que tu dis est égoïste ? Tu serais prêt à gâcher la vie de ton amie juste pour rester avec elle ? Juste pour t’épargner le chagrin d’avoir à lui mentir et de la voir souffrir un temps ?

-Mais… Etre changeur ne veut pas forcément dire…

-Oui, approuva Alec, mais il fut coupé sèchement par Kyo.

-Vivre en marge de la société ? Etre toujours sur ses gardes ? Ne pas toujours pouvoir faire le métier dont on rêve ? Ne pas être libre de partir ? Ne pas pouvoir aimer n’importe qui ? Crois-tu que c’est ce que ton amie désire ?

-Non…

-C’est sûr, elle se sentira trahie, reprit Kyogané. Mais ça ne durera que quelques années, peut-être même moins, mais elle aura tout le reste de sa vie pour être heureuse et vivre librement. Si tu l’aimes, c’est ce que tu peux souhaiter de mieux pour elle.

Comme l’adolescente se recroquevillait et cachait son visage dans ses mains, Alec la prit dans ses bras et se mit à la bercer tout en lui chuchotant des paroles apaisantes. Elle finit par s’accrocher à ses épaules pour pleurer librement dans son t-shirt.

-On va vous laisser, déclara Kyo en se levant de sa chaise, mal à l’aise face aux sanglots de la brune. Alec, pourras tu m’appeler quand elle aura pris sa décision ?

L’américain hocha de la tête en serrant plus fort la frêle jeune fille contre lui.

Dieu seul savait qu’il n’aimerait pas prendre une décision pareille. Parce que lui, il n’aurait jamais pu laisser Mimiko, quoiqu’on aurait pu lui dire.  

***

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11 avril 2015

Chapitre 10 (Partie 3)

***

-Oh, quand tu fais cette tête-là, c’est que tu t’es disputée avec ta mère, remarqua Eliott alors que Whisper pénétrait d’un pas lourd et enragé dans la boutique.

-J’ai pas de mère. La chose qui habite avec moi peut pas être appelé comme ça. J’en ai marre. Je suis crevé. Je la déteste. J’aimerai qu’elle crève mais alors les services sociaux voudront me placer quelque part et ce sera encore pire.

Eliott écouta la liste de doléance en mettant de l’eau à chauffer, puis c’est alors qu’il se retournait pour lui lancer une remarque sarcastique qu’il aperçut l’énorme bleu qui tachait la joue gauche du garçon.

-Qu’est ce qui s’est passé ?

Whisper vint s’asseoir à sa place habituelle et enfouit sa tête dans ses bras.

-Tout va mal ces temps-ci. Et là, bein, ça faisait à peine deux heures que je dormais, après être rentré super tard vers 7h du mat’ parce que je savais qu’une bande de connard allait squatter. Je déteste cette cité à la con. Et ces types, ils me piffent pas non plus. Genre je devrais être leur esclave et trainer avec leur bande de minables lobotomisés qui parlent en SMS et sont incapable de dire quoique ce soit d’intelligent. Bref, j’arrive, je me fous au lit, crevé, et deux heures plus tard, vla pas qu’elle se pointe dans la chambre, complètement alcoolisé avec l’un des gros porcs. Ils me calculent même pas et m’écrasent au passage en faisant leurs trucs dégueulasses. Forcément, j’ai piqué une crise. Et là genre, ils m’ont pêté un scandale. Je les dérangeais ! Rien que ça ! Bref on s’est engueulé, ma mère a essayé de faire sa mère, je lui ai rabattu son clapet et l’autre con, là, il m’a foutu un coup de poing en me postillonnant dessus que je devais pas répondre à ma mère… J’avais envie de le tuer. De le piétiner jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’un petit tas de viande haché… Du coup je me suis cassé.

Eliott vint poser une tasse de thé au lait près du garçon, avant de l’obliger à lever son visage pour observer de plus près la blessure. Whisper regardait en l’air, essayant de ne rien montrer, mais il voyait que ses yeux étaient humides et ses lèvres plissée.

-Tu sais Why, parfois je me dis que ce serait pas plus mal que tu sois placé ailleurs. Cette femme est en train de te détruire.

-Tein, non, ce serait pire.

-Comment peux-tu le savoir ? Tu n’as rien connu d’autre que cette situation. Tu sais, c’est pas ça une famille.

-J’ai ma liberté. Et puis je sais un peu ce que c’est… Grace à toi…

Whisper prit la tasse de thé dans ses deux mains avec reconnaissance. Eliott savait toujours quoi faire pour le réconforter, c’est pour ça qu’il trouvait toujours le chemin de sa boutique quand il en avait besoin.

-C’est du froid qu’il te faut, affirma celui-ci en mouillant un linge et en l’appliquant sur sa joue.

La fraicheur lui fit effectivement du bien, autant que la douceur du breuvage.

Il avait vraiment besoin de se calmer. Il avait été à deux doigts de perdre le contrôle dans cette chambre. Cela aurait été plutôt gênant. Il esquissa un petit sourire à cette pensée. Plus que gênant : il aurait surement tué ce type et peut être même sa mère par la même occasion. C’était d’ailleurs ce qui lui avait servi de garde-fou. Tuer ce type, il s’en foutait clairement, ça lui avait même fait du bien de le penser, mais sa mère…

Allez, il ne lui restait que quatre ans à tenir avant sa majorité. Quatre ans, c’était rien, non ?

Alors pourquoi il avait envie de pleurer quand il y pensait ?

Il fronça les sourcils, secoua la tête. Bien qu’il en mourrait d’envie, il n’embêterait pas Eliott avec ses problèmes, car le connaissant, il accepterait de s’occuper de lui et il avait tout sauf besoin d’un adolescent dans ses pattes. Il lui avait déjà donné beaucoup.

Mais rentrer chez lui, pour l’instant, il en était complétement incapable.

-Ca va mieux ? S’enquit Eliott avec inquiétude.

-Ouais. Du tonnerre, grommela Whisper. Ton thé au lait quoi.

L’homme lui sourit et c’est le moment que choisirent deux clients pour entrer regarder les vitrines de piercings. Le regarder reprendre son rôle de patron ne fit qu’affermir Whisper dans son choix de ne pas impliquer plus Eliott.

Mais alors, où pouvait-il aller ? Il n’avait pas de famille dans les parages et aucun ami tout court. Il y avait bien des gens avec qui il jouait souvent en ligne, mais il ne connaissait rien d’eux à part leurs pseudos et leurs exploits vidéo-ludiques.

Il restait toujours la Tête du Tigre qui faisait auberge, mais c’était payant et il y avait toujours un risque d’y trouver des vagabonds.

*Enfin, ce risque était moins important depuis qu’il y avait la meute à Toulouse…*

Au moins une chose de gagnée… Il imaginait.

Mais cela voulait dire qu’il allait avoir besoin d’argent. Il soupira. Il allait devoir recommencer les arnaques sur internet.

*Ma vie est vraiment merdique…*

Il s’empressa de finir sa tasse et s’éclipsa sans un bruit alors qu’Eliott était occupé. Une fois dehors il plongea son regard sur le ciel menaçant. S’il ne s’était jamais senti chez lui à l’intérieur du bloc de ciment qui leur servait d’immeuble, mais aujourd’hui c’était officiel, il n’avait même plus de toit où se réfugier s’il se mettait à pleuvoir.

*Guère différent qu’un putain de SDF.*

Qui prêtait attention à un gamin de quatorze ans marchant seul dans les rues ? La tête rentrée dans les épaules, il essayait de ne pas regarder les passants animés d’un but ou accompagnés, il ne voulait pas pleurer. Pleurer ça craignait, ça ferait de lui un perdant, or il n’avait rien fait pour l’être. Depuis le début.

D’habitude ça ne lui posait aucun problème qu’on ne fasse pas attention à lui. Au contraire, il aimait son anonymat, mais aujourd’hui, étrangement, son invisibilité le touchait. Il mourrait d’envie d’agripper les passants par leurs manteaux et de leur hurler dessus : « REGARDEZ MOI, ON M’A ABANDONNE COMME UN SALE CHIEN ».

Et comme il avait à peine assez d’argent pour mettre en place son arnaque et rien d’autre, il savait déjà qu’il passerait la nuit dehors, recroquevillé dans un coin abrité, seul et misérable.

**

Isaka se présenta à l’entrée de sa maison à la nuit tombée. Elle n’eut aucun mal à feindre d’être honteuse et misérable, car c’était tout à fait ce qu’elle ressentait.

Ses parents l’accueillirent à grands cri de soulagement et elle se laissa emporter dans leurs embrassades comme une poupée de chiffon. Ce n’était pas qu’elle n’était pas ravie de les revoir ou de les rassurer, mais le cœur n’y était pas. Il était comme brisé d’avance par ce qu’elle allait infliger à sa meilleure amie.

Le lendemain, elle le passa en partie au commissariat où elle récita son conte d’une voix éteinte, s’en sortant au final avec un avertissement et trois mois de séances avec un psy.

Finalement elle se demanda s’il n’avait pas mieux valut se terrer au sein de la meute, tranquillement, confortablement, jusqu’à la fin de ses jours. Un psy : quel horreur ! Qu’est-ce qu’elle allait bien pouvoir lui raconter ?

Heureusement, elle n’eut pas à retourner à l’école de suite. C’était plus qu’un soulagement car elle se sentait l’âme d’une trouillarde. Elle pouvait alors jouer à l’ado dépressive en s’enfermant dans la chambre qu’elle partageait avec sa petite sœur.

La seule chose qui la consolait, c’était les derniers mots de Kyo avant qu’elle ne parte de l’appartement avec Kyogané :

« Même si tu n’es pas encore transformé, tu fais partie de la meute Isaka. C’est ma responsabilité. Ça veut dire que quoiqu’il se passe ou si c’est trop dur, il y aura toujours un endroit où tu pourras rentrer. »

Un endroit où elle pourrait rentrer.

Ces mots à eux seuls étaient infiniment réconfortants.

***

Kyo séchait devant sa feuille blanche.

Assis dans son studio, cela faisait au moins vingt minutes qu’il cherchait à rédiger cette foutue lettre, mais toutes les idées qu’il avait lui paraissait stupide ou kamikaze.

*Cher Akito, tu l’as sans doute remarqué mais je ne fais plus partie de ta meute… Non, je vais me faire tuer.*

*Cher Akito. Je sais que nous n’avons pas toujours été en très bons termes mais… Quel euphémisme !*

*… J’espère que tu comprendras et que mon père comprendra que je vais rester vivre en France et que je ne reviendrais pas… Rien à foutre de mon connard de père !*

*Cher Akito, t’es qu’un connard, je t’ai toujours détesté, va te faire voir ! … Hum, sans doute trop direct…*

Le rouquin laissa sa tête tomber contre sa table basse et s’y tapa plusieurs fois.

Hier il avait fait ses vœux pour les études supérieures. En premier choix il avait demandé la licence sports-étude de l’Université Paul Sabatier et s’il s’était réjoui de pouvoir choisir, il savait aussi qu’il allait devoir faire face à ses responsabilités.

D’abord, il s’attendait à ce que les Soma lui coupent les vivres, ce qui signifiait qu’il devrait rendre son appartement. Ça, ce n’était pas bien grave. Il savait qu’il pouvait se faire héberger par Kyogané ou Alec, mais cela risquait de poser des problèmes pour ses études, à commencer par les frais d’inscription.

Plus sérieux, la meute des Soma pourrait vouloir le récupérer ou le massacrer, au choix, et si par chance leur meute comportait beaucoup de bestioles pour le moins inoffensive, il n’y avait pas moins de trois tigres et un puma dans les rangs. Si Akito avait la fantaisie de les envoyer en France, il ne savait pas s’il pourrait s’en sortir. Il avait Alec, un poids lourd, mais ce dernier n’avait pas d’expérience en combat… Par mesure de sécurité, il lui faudrait le trainer au dojo. Ensuite, il y avait les filles. Mimiko était un poids lourd, mais il n’avait pas la moindre idée de ce qu’elle était et de toute façon, il ne pouvait pas vraiment compter sur elle. Asuka, Naru et Arisa étaient des poids moyens, mais il était plus que réticent à les envoyer sur le champ de bataille. SA Arisa en danger ? Même pas la peine d’y penser.

Par bien des côtés, leur toute jeune meute était en danger… Et il ne savait pas s’il avait les épaules assez larges pour ça.

Laissant sa tête reposer sur la table basse, il se mit à espérer voir soudainement Arisa à ses côtés. Sa présence était rassurante, les évènements semblaient couler sur elle comme l’eau sur les plumes d’un canard, comme si elle ne s’en faisait jamais pour rien ou comme si elle ne cessait de s’y adapter, ses pattes toujours bien plantées au sol.

Lui avait actuellement l’impression d’être déséquilibré au moindre pas.

Mais elle avait toujours eu cette étrange confiance en lui, alors il allait essayer de faire comme si tout allait bien. Il ne voulait surtout pas voir de doutes dans ses yeux clairs et encore moins de larmes. Est-ce qu’il réussirait à la faire rire ? Est-ce qu’il pourrait la mettre en colère ? Elle semblait si féroce dans ces moments-là, comme un chien qui aboie sur un passant.

Il fut coupé de ses pensées par la sonnette d’entrée et se redressa brusquement en se secouant :

-J’ARRIVE !

Il repoussa ses brouillons de lettres qui l’entouraient et courut ouvrir la porte.

-Oui ?    

-C’esttt nouuuussss ! Claironna Alec en levant bêtement les bras comme s’il était une star de cinéma sur un plateau télé.

Kyogané se tenait derrière lui, un petit sourire aux lèvres.

Juste pour vérifier, il jeta un coup d’œil à son horloge mural. Yep, on était bien samedi soir. Qu’est ce qu’ils venaient faire ici ?

-On vient t’enlever ! Expliqua Alec comme s’il pouvait lire dans son esprit.

-Quoi ?

-Eh bien… Essaya d’éclaircir Kyogané mais il fut presqu’aussitôt coupé par le roux.

-Ca fait quoi, presque un mois que t’es dans la meute ? Et tu t’es toujours pas sacrifié au rituel du samedi soir ! Allez, viens !

Kyo fit un sourire forcé, très agacé, alors qu’Alec l’attrapait et essayait de le déloger de l’embrasure de la porte.

-Dis… Pourquoi on ne comprend jamais rien à ce que tu racontes ?  

Alec cessa de le tirer, leva la tête vers lui et cligna des yeux :

-Qu’est-ce que tu racontes, je m’exprime parfaitement bien. J’ai d’excellentes notes en français ! Et pourtant j’ai passé la moitié de ma vie aux States alors on peut dire que je suis un espèce de génie…

-C’EST BIEN CE QUE JE DIS, C’EST IMPOSSIBLE D’AVOIR UNE DISCUSSION AVEC TOI, TU PARLES DE FACON SYBILLINE OU TU CHANGES DE SUJET !!!! S’hérissa Kyo.

-Allez quoi, je veux juste que tu viennes avec nous ! C’est pas une raison pour m’hurler dessus ! Ouinnnn Kyogané, Kyo est méchant avec moiiiiii !!!

Le jeune homme derrière lui ouvrit la bouche puis ne sachant vraiment pas quoi dire la referma.

Quelques minutes plus tard, ils étaient tous dans la voiture de Kyogané et Alec rayonnait de satisfaction. Kyo boudait à l’arrière, leur jetant des regards peu amènes : Il n’avait toujours pas réussi à leur faire dire où ils se rendaient.

Finalement la voiture se gara à la bordure d’une petite ville, près d’un espace boisé. Enfilant son blouson, le japonais sortit et contempla le lieu désert en déprimant. Qu’est-ce qu’ils faisaient là ?????

-Il faut marcher un peu, lui appris Kyogané alors qu’Alec s’élançait déjà vers les bois.

Suivant le docteur dans un tout petit sentier, il grommela intérieurement en souhaitant noyer Alec dans la première rivière croisée. Il faisait froid, il faisait nuit, qu’est ce qui leur prenait de faire une randonnée ici ?

-C’est la forêt de Bouconne, lança finalement Kyogané et le lycéen stoppa un instant en comprenant.

C’est vrai. Il était l’alpha de la meute de Bouconne et il n’avait jamais mis les pieds dans cette forêt. C’était à peine s’il savait où elle se trouvait. Cependant, il aurait très bien pût s’y rendre en journée, non ?

Quittant le sentier, Kyogané le guida sans inquiétude à travers les fourrés et il sentit alors qu’ils n’étaient pas seuls. Arisa se trouvait par là-bas, ainsi qu’Asuka et Naru. Cela le fit se presser et sans s’en rendre compte il fut au niveau d’Alec quand ils arrivèrent dans une espèce de clairière.

Aussitôt une chose rousse fonça vers lui et il n’eut pas besoin de ses sens pour deviner qu’il s’agissait d’Arisa. Elle lui avait déjà dit qu’elle était un loup.

La louve qui battait furieusement de la queue était plus petite et élancée qu’il ne l’avait pensé. Son poil variait du beige au roux et ses yeux avaient gardé le beau vert de sa forme humaine. C’est tout ce qu’il pût voir parce qu’elle lui sauta à moitié dessus pour lui faire la fête, deux pattes sur son torses, elle se mit à lui lécher le visage en émettant des couinements d’impatience. Il la laissa faire deux minutes, conscient qu’il s’agissait chez les canins d’une marque d’affection et de respect, puis la repoussa en prenant ses deux pattes avant et en les reposant au sol.

-Oui, moi aussi je suis content de te revoir.

Tout en la frottant énergiquement tout autour de la tête, il jeta un coup d’œil curieux au reste de sa meute. Non loin d’Arisa, se tenait une petite chienne au poil brun qui allait et reculait, indécise, levant parfois la patte dans un geste d’invite. Naru, décida t’il. Elle aurait voulu faire comme Arisa, mais il la sentait encore timide vis-à-vis de lui.

Levant la tête il aperçut une tâche rousse/noisette dans un arbre et détailla le lynx qui le fixait d’un air calme, fermant à moitié les yeux de contentement. Asuka. Un plus gros félin qu’il ne s’y était attendu, mais il n’avait pas encore bien cerné la jeune fille.

Alec passa près de lui sous sa forme de léopard, Kyo ne l’avait pas entendu se déshabiller, et grimpa avec facilité sur un arbre effondré, rejoignant une silhouette qu’il n’avait jusque là pas remarqué.

Se tenant à distance, et presque invisible dans l’obscurité, se tenait une panthère noire. Il vit ses deux yeux dorés briller et elle se leva quand Alec vint frotter sa tête contre la sienne. A peine plus petite que lui, elle restait impressionnante. D’un saut elle quitta son perchoir, son frère derrière elle et Kyo les perdit de vue.

Mimiko.

-On vient tous les samedi soir pour se détendre, lui apprit Kyogané derrière lui. Tu manquais à l’appel et alors on a réalisé que personne ne t’avais mis au courant.

-Ah… C’est ça.

-Ca fait combien de temps que tu retiens ton animal sans pouvoir te laisser aller à ta véritable nature ?

-… Mais, et toi ? Demanda Kyo sans lui répondre.

-Il y a quand même des gardes forestiers dans cette forêt. Je ne peux pas disparaitre ou me fendre dans le paysage comme vous, mais j’en profite quand même. Allez, cesse de te poser trente mille questions. Nous savons que tu mourrais d’envie de la revoir.

Arisa avait posé sa tête sur son épaule, très calme pendant que ses mains avaient inconsciemment glissé pour caresser son échine. S’en rendant compte, il s’immobilisa et rougit un peu.

Les non changeurs qui voyaient un changeur sous sa forme animal étaient souvent tentés de se comporter comme avec un animal normal. Caresser le dos ou gratter le ventre  d’un chien paraît si anodin… Mais un changeur ce n’est pas réellement deux créatures différentes. Humain ou animal, aucune importance, depuis tout à l’heure, c’était comme s’il caressait le dos nu de la jeune fille.

Bon, lui, il pouvait, il était bien son compagnon, non ? Mais le premier qu’il voyait faire ça, il lui arrachait la main à coups de crocs.

Comme pour s’en assurer, il refit glisser ses doigts le long de la colonne vertébrale de la louve, poussant le vice jusqu’à descendre sur le bas du dos. Un peu gêné quand même, il éloigna la louve et se redressa vivement en sentant le regard amusé de son ami.

-Bon, on va vous laisser seuls. Tu viens avec moi Naru ?

La labrador aboya joyeusement en réponse et suivi le docteur la queue battante. Kyo pût se rendre compte qu’Asuka avait disparu de son perchoir et il n’y avait aucune trace d’Alec ou de sa sœur.

Il ne restait plus que lui et Arisa qui lui mordit le pantalon pour le tirer, semblant impatiente de se dégourdir les pattes.

-OK ma belle, laisse-moi le temps de changer.  

Elle le lâcha et se posa sur son postérieur, en attente.

Kyo chercha un endroit où déposer ses affaires et commença à se déshabiller rapidement car il avait quand même sacrément froid. C’est alors qu’il commençai à retirer son pantalon qu’il constata qu’Arisa avait toujours le museau tourné vers lui.

-Le spectacle te plait ? Lui demanda-t-il avec un sourire en coin, moitié sérieux, moitié taquin.

Si les loups avaient pu rougir… Arisa posa sa patte sur son museau avant de se retourner sous les éclats de rire de son compagnon. 

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11 juin 2015

Chapitre 10 (Partie 4)

***

Cela n’avait guère trainé : Les journaux TV locaux, la presse et le commissariat de police qui la convoqua avec ses parents pour lui passer un véritable savon.

Shinobu eut beau finir en pleurs au milieu du bureau, on continua à l’accuser d’avoir menti.

Le soulagement de savoir Isaka en bonne santé n’avait guère duré tellement elle était abasourdie par ce que cette dernière avait raconté. Cette histoire de fugue… Avec son aide. Tout cela était ridicule !

La première chose qu’elle avait fait en rentrant avait été d’appeler chez son amie, mais ses parents lui avait froidement demandé de se tenir loin de leur fille, d’autant plus qu’Isaka ne voulait pas lui parler.

Lundi, au lycée tout le monde avait fini par être au courant et elle dût traverser les couloirs du bâtiment en subissant leur regards remplis tantôt de moqueries, tantôt de pitié ou bien même de dégout.

Bien évidemment, les seules qui évitèrent de la regarder, ce furent Asuka, Naru et Arisa.

Cette dernière qui était dans la même classe qu’elle, s’installa le plus loin possible de sa place et l’ignora superbement.

Shinobu fusilla du regard son dos, mourant d’envie de l’attraper et de lui demander ce qu’elle avait fait à Isaka. Il y avait quelque chose, c’était sûr, et seule elle connaissait la vérité.

Malheureusement seule elle savait aussi que les fréquentations d’Arisa étaient…. Terrifiantes. C’est pourquoi elle n’arrivait pas à se décider à lui faire cracher le morceau.

Les fauves, Isaka immobile et le sang, tout ça, revenait dans sa tête dès qu’elle essayait de trouver le courage d’agir.

*Que s’est-il passé… L’avez-vous menacé ? Lui avez-vous fait un lavage de cerveau ? L’avez-vous remplacée ?*

Tout ce qu’elle voulait, c’était qu’on lui rende sa meilleure amie et sa petite vie anonyme.

Les deux premiers jours, elle pria, espéra voir Isaka revenir en cours, car alors elle aurait pût rétablir la vérité d’une façon ou d’une autre, mais comme la brunette restait désespérément invisible, elle perdit peu à peu confiance en elle.

Son objectif principal fut bientôt de se soustraire à la vue de tous et c’est sur un banc, dans un coin isolé de la cour qu’elle passait désormais son temps à chaque pause.

Seule.

Désespérément seule.

***

-Robert sensei… L’appela Kyo quand l’homme eut fini de parler avec un élève.

Celui-ci se retourna vers lui avec un sourire et le rejoignit.

-… Vous avez réfléchi à ce que je vous ai demandé hier ? Demanda le roux.

-Oui. Evidemment, on serait ravi d’avoir un peu d’aide ici, mais tu sais qu’on ne pourra pas te payer énormément, n’est-ce pas ?

-C’est déjà mieux que rien, répondit aussitôt le jeune homme.

-La situation est aussi catastrophique ? Je pensais pourtant que Kazuma sensei…

-Kazuma sensei a été très bon avec moi et c’est pour ça que je ne veux pas le mettre dans une situation délicate avec ma famille…

-Kyo, tu ne devrais pas t’inquiéter de ce genre de chose en ce moment. Tu es en terminale, tu as le bac à passer… Et le bac blanc dans quelques mois, ça ira ?

Le japonais fit la moue.

-Ca devrait aller… Si je m’y mets à fond sur ça…

-Oui, c’est justement pour ça qu’on ne peut pas te prendre en aide pendant la période scolaire. Mais il n’y a pas de soucis avec les grandes vacances.

-Mais il y a moins de cours pendant les grandes vacances !

-Il y a néanmoins des compétitions et des stages d’été. Tu nous seras d’un grand secours à ce moment-là. Oui, je sais que c’est moins que tu le voudrais… Mais on pourra renégocier tout ça pour la rentrée suivante… Et si tu as un problème avec ton visa étudiant, n’hésite pas à venir me voir.

-Ça va, il est valable jusqu’en aout… Et comme j’ai eu 18 ans y’a deux mois, ce qui est l’âge de la majorité en France, je pourrais le renouveler moi-même. C’est toujours un poids en moins…

L’homme continuait à le regarder avec des yeux inquiets mais en même temps, résigné. Kyo ne pouvait rien y faire, il lui fallait prendre les devants afin que sa meute puisse s’en sortir. Il était responsable de toutes ces personnes à présent.

Petite meute mais gros soucis.

Ca lui pesait néanmoins un peu moins depuis qu’il avait pu courir sous sa forme animale samedi dernier. Quel bonheur en réalité, cela faisait si longtemps qu’il n’avait pas été puma aussi longtemps ! Exit les soucis, sur ses quatre patte,  il y a juste de la place pour les sensations et la beauté de la nuit. Il avait gentiment joué avec Arisa aussi.

Heureusement les choses étaient radicalement simples de ce côté-là sous forme animale. Juste des jeux innocents, des promenades et des siestes collées. Sous forme humaine, il était en partie heureux de l’éloignement qu’il avait imposé car il n’avait pas encore réfléchit à la façon dont ils allaient avancer. Deux choses : il avait plus ou moins l’impression d’être le premier garçon avec qui elle sortait, ce qui impliquait… Tout ce que ça impliquait. Et il y a avait une petite différence d’âge. Rien d’énorme, mais assez conséquente pour qu’il s’oblige à se restreindre (frustration serait sa nouvelle meilleure amie).

Ah et troisième chose : une petite différence culturelle. Il avait à présent assez vécu en France pour se rendre compte que les relations amoureuses étaient ici moins… peut être plus décomplexées. Il espérait néanmoins que Arisa ne lui demanderait jamais de l’embrasser en public parce qu’il ne savait pas s’il pourrait occulter le regard des gens autour d’eux.

Déjà tenir sa main devant leurs amis était très gênant.

Bref, beaucoup de choses à réfléchir pour son cerveau déjà saturé.

*Chaque chose en son temps* S’exhorta-t-il.

Il s’éloigna de la salle de combat lorsque son portable se mit à vibrer sur le banc où il l’avait posé. Il répondit dans le couloir, surpris d’entendre le gérant de la Tête du Tigre au téléphone.

-Dereck ? Qu’est-ce qu’il y a, un problème avec des vagabonds ?

*Manquerait plus que ça tein !*

-Non, pas de vagabond, mais j’aimerais que tu passes dans la soirée si ça te dérange pas, faut qu’on parle.

-Ouais, OK, j’ai fini mon cours là, je peux être au bar dans genre vingt minutes ? Le temps de me changer et de prendre le métro.

-Te presse pas, ya pas urgence.

Trop intrigué, il ne traina pas et troqua sans se doucher son kimono pour son sweat et baggy. Il courut ensuite entre les gouttes pour rejoindre les souterrains du métro. Quand il sortit à Esquirol, il pleuvait toujours à son grand désarroi et c’est donc quasiment dans les temps qu’il franchit la porte de la Tête du Tigre. Dereck l’attendait derrière son bar, s’occupant comme il pouvait dans la salle vide.

-Il y a pas foule dis donc, commenta Kyo en regarder la pluie tomber dans l’impluvium.

-C’est pas la période ni l’heure… Et puis il vaut mieux pour toi, non ? Ça te fait moins de soucis à gérer, fit Dereck en le rejoignant.

-Ça va, des problèmes je n’en manque pas en ce moment. Alors, de quoi tu voulais parler ?

-Dans le foyer.

Dereck l’invita à le suivre vers une pièce attenante, là où se trouvait quelques tables de billard et baby-foot. Dans un coin, assis dans un vieux canapé, se trouvait un adolescent qui n’était pas totalement inconnu à Kyo.

-Ah tiens… Euh… Fit-il sans arriver à retrouver son prénom.

-C’est Whisper, l’aida le gérant.

Celui-ci le fixa d’abord sans expression, mais peu à peu son regard vert électrique devint méfiant et hostile. Kyo savait pourquoi et il le tint, conscient d’avoir largement la dominance. Finalement le garçon posa ses yeux ailleurs, l’air mécontent.

-Alors c’est toi qui est devenu l’alpha, grommela-t-il.

-Ouais, ça fait longtemps depuis la dernière fois. J’espère que je pourrais rejouer avec toi un de ces quatre. J’ai pas trop eu l’occasion de sortir ma guitare ces derniers jours.

-Hmm… Se contenta de répondre le garçon aux cheveux bleus en retournant son attention sur son lecteur MP3.

Kyo revint alors vers Dereck :

-Et donc ?

-Il est là depuis presque une semaine. Il ne peut, ou ne veut pas, rentrer chez lui et je connais ce garçon, il a une histoire un peu compliqué…

-HE ! DERECK ! Le coupa Whisper en se levant brusquement, l’air de vouloir lui casser la figure. Qu’est-ce que tu racontes ça à… A ce type ! C’est pas tes oignons et encore moins les siens !

Dereck ne lui accorda qu’une vague attention et se retourna vers Kyo :

-Il aboie fort et n’est pas des plus facile, mais c’est un bon gosse dans le fond. Il n’a pas d’endroit où aller, peu de personnes pour l’aider, (« NON MAIS GENRE !!! » S’agaça Whisper à côté de lui) il a besoin d’un cadre. Je sais que c’est un peu délicat à demander mais…

Kyo voyait déjà où il voulait en venir même si ça ne le réjouissait pas des masses. L’adolescent ressemblait effectivement à un chien errant, jamais éduqué, jamais dressé.

-Tu voudrais que je le fasse rentrer dans la meute, affirma-t-il d’une voix atone.

Il n’allait certainement pas sauter de joie à cette idée. 

Dereck hocha affirmativement de la tête tandis que l’ado eut un bref réflexe de recul avant de foncer sur le gérant pour le pousser violemment à terre.

-CA VA PAS LA TÊTE ?!? J’AI FOUTREMENT RIEN DEMANDE !! JE VOULAIS JUSTE UNE AVANCE POUR QUELQUES NUITS ! MERDE !!!

-Putain cette prise de tête… Grommela Kyo en se tenant le front, avant de donner un coup de poing sur la tête du garçon. ET TOI LUI CAUSE PAS COMME CA !!!

-PUTAIN AÏEUUH ! Gémit Whisper car le roux n’avait pas retenu son coup. FAIS CHIER ! ME DONNE PAS D’ORDRES !!! Je suis pas dans ta meute ! J’en ai rien à foutre, je veux pas, j’ai rien demandé!

-TOI me donne pas d’ordre ! Lui renvoya Kyo en le frappant à nouveau au même endroit, s’attirant une nouvelle volée de jurons.

Dereck qui avait atterris sur les fesses regardait les deux changeurs d’un air interdit et penaud, mais n’osait pas intervenir. C’était assez fort de voir le plus jeune tenir légèrement tête à un alpha. Oh sans doute que s’il n’avait pas été aussi « dominant », Whisper se serait attaqué à Kyo plutôt qu’à Dereck.

-Et pourquoi tu veux pas d’abord ? Demanda Kyo en plantant les mains sur ses hanches. C’est vrai qu’on n’est pas encore très bien organisé, mais on trouverait un endroit pour te loger au moins. Et puis de quoi bouffer. Et si je ne m’abuse, t’es pas franchement un carnivore, non ? Alors la protection de la meute, ça devrait te botter…

-Pff, comme si j’avais besoin d’une bande de mangeurs de viande pour me protéger ! J’le fais très bien tout seul !

Kyo leva un sourcil, montrant à quel point il se trouvait hautement sceptique.

-J’ai besoin de personne pour s’occuper de moi et surtout pas d’une bande de vieux cons qui s’arrogent le droit de me dire ce que je dois faire, comment ou pourquoi ! Je tiens à ma liberté moi !

*Tiens, un discours bien connu… * Songea le puma en fixant le regard déterminé et plein de défi du garçon.

C’était comme pour Mimiko.

Il ne pouvait pas vraiment dire qu’il comprenait. Il avait passé toute son enfance à vouloir faire partie intégrante de la meute Soma, à lutter contre son grade injuste d’oméga qui le tenait à l’écart de tout. Il s’était raconté des contes, s’était battu avec Akito, avait retourné sa colère et sa frustration sur Yuki… Et à la suite des évènements concernant Tohru, avait été gracié d’un semblant de liberté non désirée en étant exilé loin de la meute, en France.

Au final cette « liberté » l’avait laissé insatisfait et cruellement seul. Etait-ce donc ce que cherchaient Mimiko et ce garçon ?

-OK, fit-il en direction de l’adolescent qui se tenait toujours en posture défensive avant de tourner les talons.

Whisper se détendit aussitôt, un peu étonné de voir le prédateur se détourner de sa proie.

Dereck se releva aussitôt, tout aussi surpris et partit à la suite du roux.

-Mais Kyo…

-Bordel Dereck, tu veux que je fasse quoi ? Que je le tire par la peau des fesses ? J’ai pas l’intention d’être ce genre d’alpha.

Kyo se stoppa au milieu de la grande salle et poussa un soupir avant de se retourner vers le barman :

-Ecoute, s’il te plait, laisse le squatter encore un peu. On refera une tentative… Enfin, pas moi, parce que je suis pas vraiment la bonne personne pour ça, mais pour l’instant, j’ai déjà un beau bordel à régler.

-OK…

-Merci. On te revaudra ça.

***

Nouvelle réunion de filles vite organisée à la faveur de la pause de 16h dans un recoin du deuxième étage.

-J’ai pas de nouvelles depuis samedi. Et encore, dire que samedi était réellement… une occasion d’avoir des nouvelles est assez loin de la réalité, s’angoissa Naru.

-Bah… Commença Asuka avant d’être aussitôt coupée.

-Pas de mails ! Pas de nouveaux messages sur son blog ! Bon sang, Mi qui ne met pas son blog à jour de toute UNE SEMAINE !!! 

-Hum, c’est vrai… Marmonna Arisa qui avait emprunté le mobile de Naru et écrivait un texto à Kyo.

(« C Arisa Quand on pourra se revoir ? »).

Asuka joua un instant avec la bretelle de son sac à dos, puis eut envie de remonter ses lunettes sur son nez… Avant de se souvenir qu’elle ne portait plus de lunettes.

-Je sais pourquoi elle nous répond plus et fais la morte, finit-elle par dire. Elle m’a envoyé un mail disant en gros, qu’elle en avait marre qu’on la harcèle pour qu’elle accepte Kyo et fasse partie de la meute.

-En gros ? S’étonna Arisa.

(« Samedi. ? »)

-Oui, entre reproches, lamentations et atermoiements. Du grand Mimiko quoi.

Mais elle ne le disait pas vraiment de façon accusatrice. C’était juste une constatation et quelque part il était toujours étonnant de lire ce qu’il pouvait y avoir dans la tête de son amie tellement il était difficile de le voir sur son visage.

Arisa qui n’avait pas eu l’occasion d’y être habituée fronça les sourcils.

(« Non mais en vrai ? »)

-Ah, répondit-elle simplement, prudente.

Elle était définitivement déstabilisée par la capacité qu’avait Mimiko de se transformer brusquement en bombe à retardement. Elle qui paraissait calme, bien que manquant de confiance en elle, et puis tellement raisonnable… Comme quoi, les apparences sont vraiment trompeuses.

-Harcelée, harcelée… Grommela Naru, on s’inquiète pour elle !

-Tu es allé la voir trois fois chez elle, lui reprocha Asuka.

-Et elle a refusé de me voir la troisième fois !

-Sans doute qu’elle voulait éviter une nouvelle discussion stérile.

Arisa fronça à nouveau les sourcils, mais c’est parce que Kyo mettait plus de temps à répondre que la première fois.

-Asu, il faut qu’on fasse quelque chose bon sang ! Il doit bien y avoir un moyen de la faire changer d’avis !

La sonnerie de reprise de cours retentit, leur arrachant un soupir à chacune.

-Naru, c’est pas nous qui y arriverons, même si on est ses amies… Ou peut-être JUSTEMENT parce qu’on est ses amies, on n’a pas suffisamment d’impact sur elle.

(« Encor Kelke semaine. + prudent. »)

Arisa foudroya la réponse du regard et se retint de répondre. Ça pourrait aller loin et non seulement elle n’avait plus le temps, mais en plus elle ne voulait pas utiliser les 30 textos mensuels de Naru à elle toute seule. 

-Mais qui alors ? Demanda Naru en récupérant son téléphone alors qu’elles prenaient déjà la direction de leurs salles de cours respectives.

-Son frère peut être ? Lança Arisa en faisant mentalement le tour de leurs connaissances. J’irais parler à Alec ce soir.

Asuka se retourna un bref instant vers elle, mue par l’envie de l’accompagner et de voir l’adolescent, mais elle se rappela que non seulement elle finissait tard, mais qu’en plus elle avait beaucoup de devoirs.

-Tu lui passeras le bonjour de ma part, essaya-t-elle de lâcher l’air de rien, mais Arisa haussa des sourcils et se retint heureusement de l’embarrasser en se contentant de les saluer pour prendre l’escalier.

La blonde ne fut pas très concentrée lors de son dernier cours de la journée. Bien sûr, il y avait la gêne qu’elle éprouvait envers Shinobu, reléguée au dernier rang, à l’écart, comme un espèce de trou noir aspirant tout sentiments positifs, mais elle pensait surtout à Kyo.

C’est vrai qu’elle était heureuse de le voir les samedis, lors des sorties de la meute, mais le Kyo humain lui manquait. Elle aurait voulu se retrouver à nouveau dans son appartement, juste tous les deux, à l’écouter jouer de la guitare, l’odeur réconfortante du garçon sur ses vêtements, à admirer le mouvement de ses mains, se perdre dans son regard si merveilleusement doux et chaleureux et juste entendre le son de sa voix.

Et peut-être aussi, sentir à nouveau ses lèvres sur les siennes. Sottement, elle posa ses doigts sur sa bouche, avant de les retirer vite fait, se morigénant, jetant des regards autour d’elle en priant pour que personne ne l’ait vu faire.

Comme lorsqu’elle pensait trop à lui, elle sentit un doux effleurement au niveau de son cœur. Comme s’il était là et caressait sa tête. Elle sourit et se consola en se rappelant que grâce au lien de couple, elle savait quand il pensait à elle, et réciproquement. C’était plus que ce qu’avaient habituellement les amoureux. Un réseau privé où elle pouvait lui envoyer ses sentiments et ses émotions. Et parfois même des pensées. Mais c’était plutôt rare.

*On s’entrainera.* Répondit Kyo.

Et il était beaucoup plus doué qu’elle…

Faisant fi du cours autour d’elle, elle tenta de lui envoyer un message :

*Je vais voir Alec ce soir, pour Mimiko.*

Elle attendit, mais comme elle n’eut aucune réponse, elle ne fut pas sure d’avoir réussi et se sentit à nouveau seule et triste.

Voir Alec n’était pas spécialement quelque chose dont elle avait envie, mais elle ne pouvait s’empêcher de se sentir un peu coupable et inquiète au sujet de la situation avec Mimiko. Certes, elle n’était pas prête à oublier ce qu’elle avait dit sur Kyo, après tout, c’était son petit ami et à cette dernière pensée, elle retint de justesse la vague de bonheur et le sourire stupide qui voulait se coller sur son visage.

Elle avait toujours un peu du mal à réaliser la chance qu’elle avait de pouvoir se trouver aux côtés de Kyo, de pouvoir lui sourire, de pouvoir lui demander plus qu’à n’importe qui, de pouvoir faire plus pour lui… Et c’est en chantonnant « Send me an angel » de Scorpions qu’elle sortit du métro après un trajet passé à rêvasser.

Retirant ses écouteurs, elle grimaça un peu devant la façade d’appartement et se demanda pourquoi diable s’était-elle proposée pour aller voir l’américain ? Bon, c’était son idée, mais elle n’était foutrement pas la bonne personne pour s’occuper de ça.

Elle se fit violence en se rappelant son foutu statut de « compagne d’alpha » (plus correctement nommé « femelle alpha » mais ce terme était à vomir) et se rappela que Kyo comptait bizarrement sur Alec pour le seconder. C’était surement plus dû à un manque de choix qu’autre chose, mais son petit ami avait apparemment décidé de faire en sorte que ça marche, alors…

Elle sonna à la porte en se composant un air aussi neutre que possible.

Quelques secondes plus tard, le rouquin ouvrait et un grand sourire vint étirer ses lèvres.

-Tiens Arisa, pour une surprise !

-Salut Alec. Je te dérange pas ?

-Non, pas le moins du monde, entre !

Il s’effaça de l’entrée pour laisser Arisa faire quelque pas dans le salon.

Arisa devait lui reconnaitre quelque chose, c’était qu’il était éminemment sociable, et surtout, il semblait être totalement passé au-dessus de ce qui s’était passé. Quel contraste avec sa sœur ! De véritables opposés ! Avec un peu de chance, cela rendrait cette entrevue plus facile.

-Tu veux quelque chose ? A manger, à boire ? Continua l’américain en la rejoignant.

-Non, c’est gentil, merci. Je ne vais pas t’accaparer trop longtemps…

-Ca me dérange pas.

-… J’étais là surtout pour parler de Mimiko…

-Mio ? Fit Alec qui avait soudain toute son attention.

-… Mais d’abord j’aimerai… Que tu t’excuses… Pour ce que tu sais.

Ne pouvant pas le regarder, son regard avait obliqué sur certains points de la pièce bien connue (après son séjour forcée…) tandis qu’elle tordait nerveusement ses mains.

-Que je m’excuse ? Pourquoi ça ? Je n’ai pas l’intention de m’excuser de quoi que ce soit.  

La voix d’Alec était différente de celle qu’elle lui connaissait, moins onctueuse, moins vive, ce qui la fit lever les yeux sur son visage.

Elle fut un instant surprise par l’air désintéressé, presque hautain, qu’il lui adressait. Ses yeux habituellement lumineux, presque aussi chaleureux qu’un foyer de cheminée, même lorsqu’il se plaignait ou semblait peiné, étaient froids et cela suffisait à modifier totalement l’impression qui émanait de sa personne.

Tout d’un coup, il ressemblait bien plus à Mimiko, mais avec un quelque chose qui le rendait plus dangereux. Elle n’arrivait pas vraiment à mettre la main dessus.

-Comment ça ? Réagit-elle en lui rendant son regard glacial, à présent à nouveau en colère. Tu m’as menti ! Toi, Shin et Isa, vous m’avez menti et avez comploté, vous êtes faits passé pour moi et…

-Et grâce à moi tu es avec Kyo. Comme je le lui ai dis, c’est plutôt vous qui devriez me remercier ! Mais je suis gentil, moi je ne suis pas du genre à réclamer ce qui devrait m’être dû !

Arisa manqua de s’étrangler d’indignation. Comme s’il y était pour quoique ce soit ! S’ils étaient ensemble, c’est parce qu’ils avaient des sentiments l’un pour l’autre, c’était tout. C’était parce que Kyo l’avait aidé à noël, lui avait offert une cannette, l’avait accompagné faire ses courses, l’avait laissé se laver chez lui et avait joué ce divin morceau à la guitare. C’était parce qu’il était beau lorsqu’il se battait et qu’il avait cet air un peu bourru qui la faisait craquer.

Ce n’était CERTAINEMENT pas à cause de cette horrible nuit tâchée de sang.   

-Des remerciements ?!? Putain ! Tu t’es servi de mon téléphone, a envoyé ces messages horribles à Kyo en te faisant passer pour moi !!! J’avais confiance en toi ! Je croyais qu’on étaient un minimum amis ! C’est pas quelque chose qu’on fait à son amie !

-Bon sang, ce ne sont que des textos, il y a pas mort d’homme.

-Tu t’es mêlée de ma vie privée !

-Ouais, et alors ? On voulait s’amuser un peu, et puis t’aider parce que vous n’étiez pas rendus. Je suis sacrement satisfait de mon petit plan, c’était si simple et pourtant si intelligent !  Tu n’as vraiment pas à te plaindre du résultat si j’en crois ce que j’ai vu samedi dernier…. Vraiment, me lancer ça à la figure… Ce que tu peux être ingrate.

Arisa cligna des yeux. Ils voulaient s’amuser un peu ? L’aider ? Satisfait de son plan ?

Soudain elle se rendait compte de la différence notée plus tôt entre sa sœur et lui : 

Un manque total d’empathie.

Il se foutait complètement de ce qu’elle ressentait. Il se fichait d’avoir pu la blesser. C’est pour ça qu’il ne pensait même pas qu’il avait à s’excuser !

Tout ce qui comptait à ses yeux c’était qu’IL ait réussi et qu’on le congratule. Ce qu’il faisait très bien tout seul apparemment.

Alors c’était ça, le secret de son sourire, de sa nonchalance et de sa sociabilité : son indifférence souveraine aux autres. Les traitant tous comme de vieux amis, les touchant sans complexes, parce qu’il se moquait de ce qu’ils ressentaient ou d’être rejeté ?

Bordel, dire que ce type était le second de la meute !

Dans le petit monde parfait qu’elle s’était plu, pour une fois, à imaginer (car bien souvent elle préférait se prémunir des désillusions) tous les membres de la meute s’entendaient parfaitement, à l’image d’une grande famille. Or à présent elle savait qu’elle ne pourrait jamais s’entendre parfaitement avec Alec et qu’elle remerciait tous les dieux qu’il ne soit pas un membre de sa famille.

Et à cause de ça, il lui faudrait peut-être admettre que Mimiko ne serait jamais amie avec Kyo. 

Elle n’avait cependant pas à supporter qu’il l’écrase de son mépris ainsi, et, inspirant un grand coup, elle tenta de faire passer tout son pouvoir dans le lien de la meute :

- Excuse-toi ! Lui ordonna t’elle, furieuse.

Alec cligna des yeux, semblant surpris, puis ses lèvres se fendirent d’un sourire narquois très déplaisant et plutôt inquiétant.

-Dommage chérie, il faut croire que la femelle alpha n’a pas d’autorité sur les mâles. C’est bon à savoir.

Il la regarda grincer des dents avant qu’elle ne tourne vivement les talons, sa queue de cheval fouettant violemment l’air, décidée à partir de la pièce.

-Pour Mio, lâcha nonchalamment Alec en s’adossant à son canapé, on s’en occupe déjà.

Elle se retourna une dernière fois pour le toiser du regard :

-Je plains sincèrement Mi chan de t’avoir pour frère !

La porte d’entrée claqua et Alec passa nerveusement une main dans sa frange, la rabattant en arrière en laissant son regard se perdre dans le crépuscule.

-Il y a pas de quoi, marmonna-t-il à la fois en réponse à la dernière réplique, mais aussi au « merci » qui n’était pas venu.

***

Elle se trouvait seule à une table du CDI, tournant distraitement les pages d’un manuel de français. Kyo prit une inspiration puis vint s’asseoir à côté d’elle, laissant son regard se poser sur les rayonnages, les autres tables, bref, sur tout sauf sa voisine, même si leurs deux présences trop proches pour deux félins ne pouvaient être ignoré ni pour l’un, ni pour l’autre. Il s’étonnait même de ne pas l’entendre feuler et de n’avoir pas encore reçu de coups de pattes.

Mimiko vint pincer sa lèvre inferieur, mais c’était le seul signe révélateur d’un possible malaise.

Ils continuèrent à s’ignorer quelques minutes, Kyo cherchant désespérément un moyen d’entamer la discussion pour l’emmener peu à peu vers le nœud du problème. Il n’eut cependant pas à faire cet effort puisque c’est la brune elle-même qui rompit le silence tout en continuant cependant à faire mine de lire son manuel :

-Alec m’a raconté cette histoire d’oméga.

Il tourna la tête vers elle, en partie surpris qu’elle parle de ça, en partie agacé. Il n’aimait pas qu’on lui rappelle ça et ne voulait pas qu’on se moque ou éprouve de la pitié pour lui à ce sujet.

-Désolé d’avoir dit quelque chose comme le fait que tu étais une brute, continua Mimiko sans le regarder. Je me doutais pas que… Enfin, je devrais être bien placée pour savoir que ce n’est pas quelque chose qui se voit sur le visage des gens…

Kyo fronça les sourcils car il ne comprenait pas vraiment ce qu’elle racontait, et en fait, il ne s’attendait pas du tout à l’entendre s’excuser.

-Je ne comprends pas vraiment, mais je ne veux pas être plaint ou quoique ce soit d’…

-Je sais. Moi non plus. Etre plaint c’est comme si ça faisait de nous une victime… Bien qu’évidemment c’est ce que nous sommes, mais, ça n’aide pas à continuer à vivre. Ça n’aide pas à retrouver confiance en nous ou à s’aimer. Ce que je veux dire, c’est juste… Je comprends et je regrette de t’avoir mal jugé.

Il était pas mal étonné car ce qu’elle disait, c’était plutôt juste. Avait-elle subit des choses semblables ? Il n’osait pas le lui demander, mais ça semblait être le cas. Un élan d’affection, venant tout droit de sa part alpha surprotectrice, mais aussi du lui-même qui avait subi l’indifférence, le mépris et la haine des autres, lui donna envie de consoler la jeune fille. Même si elle ne semblait pas en avoir besoin.

En tout cas, il se sentait bien moins indifférent et réalisait qu’ils avaient finalement pas mal de points en commun. S’il avait considéré l’intégration de la panthère dans la meute comme une corvée, en partie à réaliser pour faire plaisir à sa petite amie, désormais il se sentait aussi concerné.

-Tu… Je… Mimiko…. Je peux t’appeler Mimiko ? Tenta-t-il de commencer un peu confusément.

Elle dû avoir alors pitié de lui puisqu’elle se tourna finalement dans sa direction, le laissant se dépêtrer face à son visage sérieux et intimidant.

-Oui, pas de soucis.

-OK. Mimiko. Je sais que ça te déplait cette histoire d’alpha, de dominance, d’ordres et de tout ça. Je… Moi aussi ça me saoule. Je conçois pas ça comme ça. Je veux dire, à l’origine, je suis devenu alpha uniquement pour être avec Arisa. Alors je préfère pas voir ça comme une hiérarchie, mais plutôt comme si on était les membres d’une même famille. Ca peut être difficile au début, parce qu’on se connait pas très bien, mais j’aime à croire qu’on pourrait finalement se sentir comme ça. Et on ne fait pas de mal aux membres de sa famille, non ? Enfin à part quand on est la famille Soma, mais on n’est pas comme ça et… Je crois que je raconte n’importe quoi.

Un tic fit tressaillir la pommette de la brune face à lui, et ce n’est que grâce au sombre moins uniforme de ses yeux qu’il devina là l’ébauche d’un sourire. Décidant de voir cela comme un signe encourageant, il continua :

-Bref, ce que j’essaie de dire, probablement de façon incompréhensible, c’est que je vais te voir comme une espèce de petite sœur… Que je te vois comme une petite sœur… Enfin si tu veux. Je… Enfin, pas comme quelqu’un à qui donner des ordres quoi !

-J’ai une petite sœur, répondit Mimiko en le regardant droit dans les yeux. Je lui donne des ordres et j’ai tendance à penser savoir ce qui est le mieux pour elle.

-Ouais, c’est parce que tu l’aime. La famille c’est ça, aussi. C’est des preuves d’affection…

Il tenta de trouver quelque chose pour compenser ce côté-là, et fit une moue un peu confuse et coupable :

-Et Arisa aura le droit de m’assommer si mon ingérence devient trop difficile à vivre…

Là les lèvres de la brune se serrèrent en un sourire mal réprimé. Ses yeux cachaient cependant encore plus mal son amusement.

Cette fille semblait aussi timide que lui en ce qui concernait montrer ses émotions. Enhardi, il se laissa aller à un geste d’affection en posant une main sur la tête de sa vis-à-vis, caressant légèrement ses cheveux.

-Alors… Petite sœur ?

Elle détourna un moment le regard, réfléchissant.

-On peut essayer, finit-elle par affirmer.

Son acceptation fut alors ressentie plus fortement dans le lien de la meute, comme une respiration de soulagement et la plaie béante qu’elle avait ouverte, sembla commencer à se résorber.

Il laissa retomber sa main, hochant de la tête en respirant mieux. Ca y est, il sentait tous les membres, ainsi que leurs émotions principales, et pouvait à peu près les positionner géographiquement par rapport à lui. Alec et Mimiko juste près de lui, venait ensuite Kyogané, puis Arisa, Asuka et Naru au même endroit et pour terminer, Isaka était la plus éloignée.

-Merci, lâcha-t-il d’un souffle, les yeux fermés, avant de les rouvrir.

Elle se contenta d’un très rapide sourire, plus une moue en fait.

-Il faudra qu’on parle avec Kyogané de ta place un peu particulière. Il saura mieux te l’expliquer que moi.

-Hum… Je suis curieuse d’entendre ça.

-Mais avant, si tu as un peu de temps après les cours, ce soir, j’aimerai te demander de m’aider ?

-T’aider ? Mais à quoi ?

-Quelque chose que toi seule peut faire…

**

Lorsqu’il passa les portes du CDI, Kyo jeta un regard à Alec qui était adossé au mur du couloir.

-Ca s’est vraiment mieux passé que je ne le pens… EH AÏE !

Alec ne l’avait pas laissé finir, se contentant de le frapper le plus violemment possible à l’omoplate.

-La touche pas !

Ce fut la seule explication qu’eu l’alpha car le léopard l’abandonna derrière lui en grommelant.

Kyo se massa le dos, confus, en se demandant quelle mouche l’avait piquée.

**

La fin de l’après-midi venue, Mimiko et Alec le retrouvèrent devant le métro d’Esquirol, le roux le regardant toujours d’un air un peu contrarié. Il préféra l’ignorer, même lorsqu’il se mit entre lui et sa sœur et ils se dirigèrent vers la Tête du Tigre.

Les deux garçons restèrent à l’écart quand Mimiko aborda Whisper et s’installa à côté de lui pour discuter.

Kyo n’était pas sûr que ça marche, mais leur discussion au CDI l’avait convaincue qu’elle avait toutes les chances d’arriver à trouver les mots justes avec l’adolescent. Elle semblait sensible à la douleur des autres et prête à vouloir comprendre ceux qu’elle écoutait.

Tournant le regard vers Alec, il constata qu’il avait les yeux braqué sur sa sœur, avec une étrange lueur à l’intérieur.

C’était la première fois qu’il le voyait avec un tel air. D’habitude les yeux brun ne se posaient que légèrement sur ce qui l’entourait, ou s’accrochaient aux yeux de ses interlocuteurs sans honte.

-Tu crois qu’elle va le convaincre ? Demanda-t-il pour cacher le malaise qu’il ressentait face à l’attitude d’Alec.

-Ouais, et si ce n’est pas tout de suite, elle lâchera pas l’affaire. Elle est faible face à la douleur. C’est le genre de personne à vouloir prendre tout le malheur du monde sur ses épaules pour décharger les autres. Elle dit que c’est plus facile s’il s’agit de ses fautes, parce qu’alors elle peut tenter de changer pour les réparer. Quelque chose dans ce genre.

-C’est… hum… Gentil. J’imagine ?

-Je sais pas. Comme je fonctionne pas comme ça, je crois que j’admire cette façon de voir les choses, même si ça ne me plait pas vraiment d’observer les autres profiter de sa gentillesse.

Il tourna son visage vers lui avec un grand sourire sournois, les yeux pétillants avant de continuer :

-Elle devrait la réserver uniquement pour moi !

Kyo préféra ne pas réagir car il commençait à connaitre un peu trop Alec pour savoir qu’il ne blaguait pas. Et il valait sans doute mieux pour lui qu’il ne cherche pas à approfondir sa connaissance du garçon en se montrant curieux.

Oh oui, il ne valait mieux pas.

Il retourna son attention sur les deux changeurs car Mimiko venait de poser ses mains sur les épaules du garçon. Celles-ci semblaient trembler, mais Whisper n’éleva pas la voix, les empêchant de savoir ce qui se racontait. Il semblait être en colère et la brune le regardait avec toute son attention, son air quasi imperturbablement sérieux sur le visage, hochant parfois la tête avant de dire quelque chose qui appelait une nouvelle réaction défensive de son cadet.

Puis finalement ce dernier craqua et laissa échapper un gros sanglot avant de tomber contre la panthère qui l’enserra naturellement d’un bras, tout en frottant sa tête de l’autre.

Et il sut que c’était gagné.

-C’est la journée… Grommela Alec à côté de lui.

-Tu peux libérer un placard dans ton appart, lui apprit gaiement Kyo.  

-Pourquoi ?

-Parce que tu vas avoir un nouveau colocataire.

Alec se renfrogna un peu plus en croisant les bras, puis resta silencieux un petit moment.

 

-Il prend le canapé.    

A suivre…        

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Posté par Mkat à 02:05 - - Commentaires [0] - Permalien [#]