***

-KYOGANE !!! Rugit Kyo en faisant valser la porte du bureau que le docteur étudiant occupait à l’hôpital.

Celui-ci, en pleine consultation d’une femme qui s’était ouverte la main avec un couteau de cuisine, le foudroya du regard.

-Oups… Pardon… Se rattrapa Kyo en se figeant. Je… Je vais attendre dehors…

Il recula et referma la porte en se traitant d’imbécile. 

Vingt minutes plus tard, la femme ressortit avec un énorme bandage et Kyogané derrière elle fit les gros yeux au rouquin :

-Je te rappelle qu’il y a des gens qui travaillent ! C’est pas ton cabinet de consultation privée ici ! 

-Oh ça va ! Tu travailles tout le temps ! T’es jamais à ton appart !

Kyogané ne pouvait rien rétorquer à cela, ainsi il repartit à l’intérieur de la pièce en soufflant.

-Bien, qu’est-ce que je peux faire pour toi ?

Kyo lui brandit son téléphone sous le nez :

-C’est QUI ce mec ?!

Le médecin fit alors plus attention à la photo qui s’y trouvait.

-Alec, répondit-il.

-Tu le connais ?

-Oui, on a partagé mon appart il y a quelques semaines quand… Enfin, c’est le nouveau changeur de la meute.

Parce que c’était un changeur en plus ! Kyo sentit son animal intérieur s’agiter dans les méandres de son subconscient. Il pouvait presque le sentir faire les cents pas en grognant de colère. Contre lui l’idiot qui le retenait constamment et qui avait laissé faire ça. 

Rien de mieux qu’un conflit moral pour créer un dédoublement de personnalité… Songea Kyo en tournant lui aussi en rond dans la pièce sous les yeux inquiets de Kyogané.

Généralement un changeur formait un tout. Il arrivait parfois qu’en parlant ils distinguent l’animal de l’humain, mais c’était plus pour parler des pulsions sauvages qu’ils ne pouvaient retenir. L’animal et l’humain étaient une seule et même personne… A part quand il commençait à y avoir un conflit important entre la part animal et la part humaine. Là, les deux se séparaient et tel un jeu de chaise musicale, c’était tantôt l’un, tantôt l’autre qui avait le contrôle.

Kyogané savait que Kyo avait eu récemment de gros problèmes de dédoublement, c’était d’ailleurs pour ça que sa Meute l’avait envoyé ici, loin d’eux. Et le problème ne semblait pas encore tout à fait réglé…

La plupart du temps les victimes de ce phénomène, afin de garder le contrôle et de guérir, enfermaient leur animal au fond d’eux et ne le laissait pas sortir jusqu’à ce que le problème se tasse ou que les deux parties trouvent un terrain d’entente. Hélas, chaque nouveau désaccord pouvait provoquer un nouveau basculement.

Il était aussi intéressant de remarquer que ça ne touchait presque que les carnivores.

-Et il fait partie de la Meute de Bouconne ? Répéta Kyo d’un ton tendu.

-Oui, c’est ce que j’ai dit, répondit calmement Kyogané en espérant que sa sérénité pourrait atteindre le jeune homme.

-Et tu crois qu’il pourrait… Il sort avec Arisa ?

-Je n’étais pas au courant, mais apparemment, il semblerait que ce soit le cas.

Au vu de l’agitation de Kyo, allant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, comme un animal qui a perdu ses repères, son autre lui devait être en train de chercher à reprendre le contrôle.

-Je croyais que c’était ce que tu voulais… Commença doucement le médecin qui devait s’avouer, lui aussi, un peu perdu.

-Je…

-Tu ne voulais pas rester avec elle car en absence d’un partenaire, vous ne pouviez pas être amis. La situation vous aurez forcement conduit à essayer de vous séduire ou à vous rejeter violemment…

-Je… Je sais pas… Geignit Kyo en passant nerveusement une main dans ses cheveux.

-Maintenant tu peux la revoir…

-PAS AVEC LUI !!! Rugit presque le garçon en bondissant en avant, forçant Kyogané à reculer derrière son bureau.

Pendant un instant, les yeux du garçon étaient devenus doré, fendu d’une fine pupille, mais son iris se rétracta presque aussitôt et il sut que l’humain avait repris le contrôle.

-Désolé… Maugréa Kyo en s’éloignant.

-Bon, il y a clairement conflit de dominance là, maugréa Kyogané en essayant de reprendre contenance.

Il avait beau être un éléphant, la présence d’un carnivore ne faisant pas partie de sa meute le rendait nerveux.

-Mais la question c’est : est-ce que c’est uniquement l’animal ? Ou est-ce que toi en tant qu’humain…

-C’est pas ça le problème ! Répliqua Kyo.

-Bien sûr que si.

-C’est ma décision, à moi, de… Ne plus fréquenter de fille…

Enfin on y arrivait, songea Kyogané, le nœud du problème, l’objet de sa première crise et aussi de celle-ci, certainement.

-Ecoutes, Shigure m’a que vaguement mis au courant de ce qui s’était passé, et j’avoue que le fonctionnement de votre meute est très spéciale, tellement que je ne comprends pas comment elle marche, là, avec votre Alpha humain, mais il faut que tu oublies Tohru Honda.

A l’écoute de ce nom, Kyo se crispa comme s’il venait de prendre le jus. Mais il se reprit bien vite pour lui lancer, furieux :

-OK, écoute bien aussi Kyogané, primo, c’est pas tes oignons cette histoire et deuxio, ça n’a rien à voir ! Alors laisse-moi !

-C’est toi qui es venu me voir ! Lui rappela Kyogané, sans pour autant hurler.

-Ouais bein je me demande pourquoi… J’me casse…

-Tu comptes fuir longtemps ? Fuir ta vie ? Fuir tes émotions ? Ce n’est pas parce que tu as perdu une fois que tu dois te conduire comme un perdant le reste de ton existence !

Kyo tourna la tête pour le regarder par-dessus son épaule, l’air provocateur :

-Genre t’es bien placé pour dire ça…

-Oui ! Car j’ai décidé de ne plus fuir ! Je vais intégrer la Meute de Bouconne et tirer un trait sur mon passé… Sur Anne ! Recommencer à vivre, recommencer à penser à l’avenir… Recommencer à aimer peut être ! Et toi Kyo ? Qu’est-ce que tu vas faire ? Rentrer comme un bon toutou chez les Soma ? Passer ta vie à râler sur ce qui aurait pu être ? Tout en voyant la fille que tu as aimée au bras d’un autre ?

-Et qu’est-ce que je pourrais faire d’autres… ?

La voix de Kyo n’était plus du tout colérique ou provocatrice, elle était brisée, ce qui obligea Kyogané à changer de ton lui aussi.

-Je ne sais pas, pleins de…

-La meute me laissera jamais partir… Quand bien même ils n’ont pas besoin de moi…

-Ma meute ne voulait pas me laisser partir, mais c’est ce que j’ai fait. Heureusement ce n’est pas un pacte à vie contrairement à ce qu’ils voudraient te faire croire. Si la Meute ne protège pas son membre, ne le laisse pas s’épanouir, alors il a le droit de tenter de s’y dérober. De plus, si tu intègres une nouvelle meute, elle te défendra contre l’ancienne… Et cela est encore plus vrai si tu deviens alpha.

Kyo se retourna vers lui, intrigué.

-Alpha ?

-Je sais que c’est une grosse responsabilité et que tu n’y tiens pas trop, mais ta meute ne pourra plus revendiquer quoique ce soit de toi… Et puis… Si tu n’étais pas ne serais-ce qu’un petit peu intéressé par Arisa, tu ne serais pas dans tout tes états en ce moment. Non ?

-Mais elle ? J’avais vraiment l’impression que ce qu’elle voulait, c’était vraiment que de l’amitié.

-Ca c’est une chose que tu dois lui demander.

***

-A quoi est-ce que tu t’attendais, franchement ? Soupira Mimiko.

-Notre sœur me déteeeestttteeee !!! Geignit Alec avant de replonger son visage dans le giron de la brune qui tentait de le consoler en lui donnant de petites tapes dans le dos.

-Je trouve que ta sœur est quand même injuste de lui mettre sur le dos le divorce de vos parents, intervint Sumomo.

Elle s’écarta pour laisser passer un lycéen et reprit sa place. Le trio se trouvait sur la plateforme du second étage donnant sur l’escalier central et sur la vie scolaire, comme une grande partie des autres élèves. Ca se bousculait donc un peu. 

-C’est une ado. Moi-même je ne la comprends plus vraiment. Avant elle était quasiment tout le temps dans mes pattes, maintenant je ne la vois plus qu’aux repas où elle ne parle que de ce qui l’arrange. C’est un peu frustrant.

-Ca lui passera.

-Si entretemps elle ne perd pas sa virginité ou je ne sais quel autre chose…

-QUOI ?!? S’exclama Alec en se détachant de Mimiko avec horreur.

-Ce ne sont que des suggestions de grande sœur inquiète…

-Et quand bien même, quel mal y aurait-il à cela ? Lança Sumomo avec un sourire taquin, s’attendant à l’avance à la réaction de ses deux amis.

-MAIS QUOI QUE !?! ENFIN !!! Crièrent-ils tous les deux, écarlates.

-Tiens, je ne pensais pas qu’Alec était encore puceau à son âge…

-Je suis un romantique, moi… Grommela le garçon en s’inquiétant que quelqu’un ait pu entendre.  

-Je veux dire, tant que votre sœur est consentante…

-Non ! Elle est trop jeune ! Elle le sera toujours ! Gémit Mimiko. C’est pour ça que c’est une PETITE sœur !!!

-OOooooké…

A ce moment-là les deux seuls autres garçons de la classe hélèrent Alec qui se fraya un passage pour les rejoindre. Mimiko et Sumomo se rapprochèrent en les observant.

-Au fait, au sujet de sexe…

-Oh non pitié, je sens déjà que ça va être une horreur ! S’exclama Mimiko.

-Je suis allée à cette soirée vendredi dernier, c’était génial ! Enfin pour la partie dont je me souviens, parce que j’ai comme un trou noir pour le reste. J’ai un peu trop abusé de l’alcool je crois…

-Non saaans rire ? Grogna Mimiko avec regard noir à l’appui. Mais est-ce que tu te rends compte qu’il aurait pu t’arriver n’importe quoi ? C’est SUPER dangereux ! N’importe quel type…

-Bein ouais justement, je crois que je l’ai fait avec quelqu’un mais je me souviens plus du tout de sa tête…

Mimiko chercha un endroit pour se cogner la crane mais n’en trouvant pas, elle ne pût montrer son exaspération.

-J’étais un peu inquiète, alors j’ai fait un test hier et je suis pas enceinte.

-Et le sida ?

-Non plus. J’étais rassurée, tu peux pas t’imaginer, parce que ça me pesait un peu cette histoire…

-Je suis exaspérée Mo. Totalement exaspérée. Faut que t’arrêtes ça, un jour il va t’arriver un truc.

La fille aux courts cheveux châtains leva les yeux au ciel : Mimiko prenait tout tellement au sérieux !

Et d’ailleurs une autre petite brune sérieuse était en train de faire une énième approche stratégique. Sumomo donna un coup de coude à Mimiko qui grommelait dans sa barbe et lui désigna Mizuki qui s’avançait timidement vers le groupe de garçons, encouragée par ses amies.

-Mizuki : tentative n° 7 !

La pauvre tentait vainement d’avoir une discussion plus élaborée que « Bonjour » avec Alec, mais n’y arrivait jamais. Il fallait dire qu’elle choisissait toujours les mauvais moments.

-Je me demande pourquoi elle ne vient pas le voir quand il est avec nous…

-Tu es une sœur intimidante, lui expliqua Sumomo. Tu émets des ondes de « Pas touche, à moi » à la ronde.

-Mais non ! C’est même pas vrai !

-Si. Et…

Sumomo se retint de justesse de dire qu’Alec avait l’air d’un gros chat qui ronronne quand elle s’occupait de lui. Il y avait des évidences difficiles à dire et à admettre.  

Mimiko ne semblait pas, de toute évidence, s’en rendre compte et elle observait Mizuki avec une moue agacée.

Celle-ci émit un petit bonjour, s’attirant vaguement le regard des trois garçons qui lui répondirent machinalement avant de revenir à leur discussion. La jeune fille se fit un peu bousculer par un groupe d’élève et n’eut pas d’autre choix que de battre une nouvelle fois en retraite.

Sumomo balança sa tête d’un air navré.

-Faut vraiment que je m’occupe de les mettre ensemble ces deux-là…

Mimiko lui jeta un regard de reproche.

-Je crois qu’Alec est assez grand pour se trouver une petite amie toute seule…

-Mais ils seraient trop mimi tous les deux… Fondit Sumomo en les regardant avec un air maternel pendant que Mimiko grognait comme à son habitude.

La sonnerie de fin de pause lui donna une bonne excuse pour tirer son amie de sa gagatisation en la poussant vers leur prochaine salle de cours.

***

Kyo s’était déplacé jusqu’au lycée d’Arisa après ses cours. Il n’avait pas encore décidé de ce qu’il allait faire car il changeait d’avis toutes les cinq secondes, mais il s’était dit que c’était un début.

Il n’avait qu’à chercher Arisa et… Et… Bon sang, que pourrait-il lui dire ? Lui expliquer froidement comment marchaient les relations entre mâles et femelles ? Non, ça sonnait comme une excuse… Lui demander si elle était, par le plus grand des hasards, tentée de larguer le minable avec lequel elle sortait pour tenter le coup avec lui ? Rah non quelle honte… Faire comme s’il n’avait jamais vu la photo ? Oh oui, commencer une relation avec un mensonge, quelle bonne idée !

/S’imposer et puis c’est tout ?/ Proposa son animal intérieur sans la moindre nuance d’humour, car les fauves n’avaient pas de sens de l’humour.

Kyo le chassa de sa tête en le maudissant. En temps qu’humain il aurait très bien pût se dire : « Ok cette fille est sympa, mais vaut mieux pas » et l’effacer de sa vie, mais son animal le prenait comme si un autre venait de lui piquer un gigot sous son nez.

Arisa n’aimerait certainement pas être comparée à un gigot…

De plus, il ne savait pas comment faire pour rentrer dans le bâtiment sans se faire stopper par un surveillant. Et si elle était déjà rentrée ?

Inconsciemment il humait l’air à la recherche de son odeur. Généralement les félins n’aimaient pas les odeurs des canins, mais il le savait pour l’avoir senti, leur odeur mélangée à tous les deux sentait diablement bon.

Il grogna intérieurement en songeant avec horreur qu’aujourd’hui l’odeur d’Arisa était mélangée avec celle d’un autre.

Et là, il devait avouer que ce n’était pas que sa partie animal qui réagissait.

Il se senti d’un coup beaucoup plus en phase avec lui-même.

C’est alors qu’il sentit une odeur qui lui hérissa tous les poils.

Les félins n’aimaient pas l’odeur des canins… Mais ils n’aimaient pas plus l’odeur d’un félin du même sexe !

Elle était là, forte, donc non loin.

Il la suivit en contournant le bâtiment vers la seconde entrée qui menait sur un parc. Sans plus réfléchir il sauta la clôture quand personne ne le regardait et suivit la piste.

Quittant la foule d’élèves qui sortaient, il s’enfonça dans l’espace vert, puis s’immobilisa.

IL était là.

L’espèce de play-boy efféminé de la photo. « Alec ».

Entouré de deux filles, à première vue non changeuses, ils discutaient et riaient sans se rendre compte qu’ils étaient observés. Et plus Kyo le voyait, plus il s’indignait.

Arisa ne pouvait pas éprouver des sentiments pour cette espèce de m’as-tu-vu exubérant ! En plus il était en train de flirter avec ces deux autres filles !

Un son rauque s’échappa de sa gorge, et le play-boy tourna la tête dans sa direction, l’air surpris. Il le dévisagea, leva le nez d’un air intrigué, puis sans le lâcher du regard, il sauta du banc où il était assis.

Il sembla hésiter un instant, puis décida de l’approcher d’un air décontracté, un sourire moqueur sur ses lèvres.

-Tu es Kyo, non ?

-Et toi Alec.

-Exact ! Comment le sais-tu ?

-Ca ne te regarde pas… Toi et moi… On doit « parler ».

Kyo appuya bien sur ce dernier mot et vu la lueur qui passait dans les yeux de son vis-à-vis, il s’aperçut qu’Alec l’avait compris et qu’il acceptait le défi.

Le japonais se rendit compte alors des deux autres filles derrière lui qui se murmuraient des choses en le dévorant du regard, l’air extatique. Il fronça des sourcils, se demandant ce qu’elles savaient. En tout cas, il ne voulait pas d’elles dans ses parages. 

-Où on pourrait être tranquille ?

Alec tourna sur lui-même pour le garder dans son champ de vision, puis désigna un grand bâtiment :

-Là bas, derrière le gymnase.

-OK, allons-y. 

Il s’y dirigea calmement pendant qu’Alec se tournait vers les deux filles. Ce qu’il leur dit ne sembla pas leur plaire, mais au moins, ils seraient tranquilles.

Sentant sa présence derrière lui, il continua son chemin avec impatience car il avait hâte d’en découdre et de faire ravaler sa superbe à ce jeune inconscient.

Une partie de lui était néanmoins troublé.  

Alec ne sentait que très peu Arisa, et autant qu’Asuka et Naru. Par contre… Il sentait beaucoup Mimiko. L’animal en lui n’était plus certain de ce qu’il faisait, mais sa partie humaine ne pouvait oublier la photo et le message.

Oui, lui l’humain était jaloux. Ce n’était donc pas qu’une question de « gigot ».

Il avait envie d’avoir Arisa pour lui.

Une fois sur de ne pas pouvoir être vu de quiconque, il se retourna pour faire face à l’adolescent. Celui-ci en fit de même et lui adressa un sourire. Kyo ne le lui rendit pas et le jaugea sombrement du regard.

Il avait un corps fin et gracieux, quelques muscles, mais plus de ceux que donne la pratique de l’athlétisme. Il ne pratiquait certainement pas les sports de combats, décida Kyo, même s’il savait probablement se défendre quand on l’attaquait. Il faisait presque une tête de plus que lui, mais ça n’avait aucune importance.

Kyo retira ses baskets, ses hauts et son baggy, ne gardant que son boxer et avança son pied nu devant lui pour se mettre en posture de combat. Alec le regarda avec de grands yeux ronds :

-Mais… Qu’est-ce que tu fais ?

-Tu ferais bien de faire pareil si tu tiens à tes vêtements, répliqua le japonais.

-Par ce froid ? Pas question ! En d’autre météo je m’en foutrais de faire un concours de strip-tease avec toi, mais là je ne tiens pas à attraper la crève !

Les yeux de Kyo s’étrécirent, assassin.

-Tu verras si tu seras en état de parader après ce que je vais te faire ! Siffla-t-il d’un ton vénéneux.

-J’attends de voir ça ! Répondit Alec avec un sourire provocateur en levant les poings devant lui, prêt à frapper comme à se défendre.   

Kyo lança avec vitesse le premier coup, frappant avec son pied contre sa défense, défense en partie cassée car étonné, Alec avait avancé un de ses poings. Non seulement il frappa dans le vide, mais le coup de pied le déséquilibra et l’envoya choir plus loin sur ses fesses.

-Ouille ouille ouille… Gémit-il en se massant les fesses. Toi tu fais pas semblant quand tu frappes.

Kyo ramena son pied à lui et le fusilla du regard car il semblait prendre tout ça comme un jeu :

-Je n’en ai pas l’intention.

Il aperçut alors avec un peu d’étonnement l’adolescent perdre son masque d’insouciance, découvrant un visage sombre, aux grands yeux brillants de violence, mais indéchiffrable.

Si Kyo avait fréquenté plus longtemps les membres de la meute de Bouconne, il aurait reconnu Mimiko, car c’est dans leur humeur noire que ces deux-là se ressemblaient le plus.

-OK, j’ai compris…

Il se releva, et se remit en position.

Cette fois-ci c’est lui qui frappa. Kyo esquiva son poing, mais Alec releva son genou, le touchant à l’estomac. Le japonais contrattaqua en le frappant violemment du tranchant de la main dans la clavicule. La douleur vive fit crier Alec qui lui attrapa les cheveux pour les tirer tout en essayant de lui faire un croc-en-jambe. Kyo ne se laissait pas tomber, faisant basculer tout le poids de son corps sur son autre jambe et attrapa les deux épaules du garçon, dont l’une déjà bien amochée pour tenter une prise. La manœuvre lui arracha quelques cheveux, mais il réussit à déséquilibrer le roux pour le plaquer sur le côté.

L’américain poussa un râle de douleur et tenta de se dégager. Il prit une poignée de terre et la jeta au visage de Kyo pour l’aveugler.

Il eut le résultat escompté et se retira à quelques mètres, un grognement continu de menace dans sa gorge, même s’il ne s’en rendait pas compte. 

Kyo s’éloigna par précaution tout en frottant ses yeux irrité par la terre. Comme il l’avait prévu, Alec avait déjà dû se battre dans la cour de récré, où tous les mouvements déloyaux étaient permis pourvu qu’on soumette l’autre. Ce n’était pas un combat très agréable, comme l’étaient les duels au dojo. Mais il fallait dire qu’il avait pour but de faire mal, du moins jusqu’à ce qu’Alec reconnaisse sa dominance. 

*Dussais-je l’écraser…* Grogna t’il intérieurement.

Ils se défiaient à présent chacun à distance, avec un grondement d’avertissement. Le combat pour humain était terminé. L’autre allait commencer.  

**

Isaka ne tenait pas sur place. Alec leur avait beau demandé de rentrer chez elles et qu’il leur raconterait tout la prochaine fois, elle exigeait d’avoir sa part du « gâteau » quant à leur opération « Kyo ».

Celui-ci était bien différent de ce qu’elle s’était imaginée avec Shinobu, dans le sens où il semblait moins racaille ou métaleux que dans leur prédictions. En fait, pour un japonais, il semblait presque commun. Ni habillé à la mode, ni non plus comme un clochard, sa coupe de cheveux était très classique, même si leur couleur décolorée était jolie.  

En fait, il avait l’air d’être le genre de garçon sérieux qui suit ses cours sagement et ne regarde pas les filles. On pouvait vraiment se demander comment Arisa et lui avaient fait pour entrer en contact et pourquoi celle-ci lui tournait autour.

Nonobstant le fait qu’Arisa n’avait jamais montré d’intérêt pour la gente masculine, hormis celle de cinquante ans son ainé, qui portait des cheveux longs et qui chantait des chansons d’amour sous fond de guitare électrique, elle s’était imaginé que le genre de garçon qui lui plairait serait soit un genre de gothique abonné à la hellfest, soit un gars décontracté et marrant qui connaitrait toutes les répliques de Disney par cœur.

Quoiqu’il en soit, elle était un peu inquiète pour Alec car ce Kyo semblait vraiment en colère. Les laisser tous les deux seuls lui semblait vraiment une mauvaise idée.

Shinobu semblait être de son avis, car elle lui fit signe de passer de l’autre côté du gymnase pour aller les espionner.

C’est ainsi qu’elles arrivèrent au moment même où les deux adolescents s’empoignaient violemment. Shinobu retint un petit cri en se bâillonnant de la main tandis qu’Isaka se retenait de ne pas courir vers eux pour leur gueuler dessus.

Ah les garçons ! Ils ne savaient pas régler leur problème autrement qu’en se battant !

Heureusement ils finirent par s’éloigner. Les deux filles poussèrent un petit soupir de soulagement, mais il fut court, car alors elles se rendirent compte qu’ils n’en avaient pas fini.

Tous deux se regardaient avec une expression quasi meurtrière, faisant battre de peur le cœur des deux jeunes filles. Jamais elles n’auraient imaginé que le visage du si gentil et joyeux Alec pouvait devenir ce masque crispé de rage.

Que s’était-il passé quand elles n’étaient pas là ?

Isaka n’était pas prête à laisser son nouvel ami se faire tabasser pour ce qui était juste une farce.

Au moment où les deux garçons bougèrent pour se foncer dessus, elle échappa à la poigne de Shinobu et s’interposa entre eux, se tournant vers Kyo pour l’arrêter, les bras tendus.

Sauf qu’en arrivant face à Kyo, ce n’était plus un adolescent, mais un grand félin roux qui bondissait sur elle. Ses yeux s’écarquillèrent à la fois de surprise et de peur, mais avant qu’elle ait pu réagir ou bouger, la gueule du fauve se referma sur son épaule et happée par la force du mouvement, elle tomba brutalement par terre, se cogna la tête et s’évanouit.

Tout cela n’avait duré qu’une fraction de seconde.

-ISAKA !!! Hurla Shinobu sans réfléchir en voyant l’animal et le sang.

La blonde se tourna vers Alec dans l’espoir de trouver un soutien, mais il n’y avait plus d’Alec.

Le fauve qui relâchait sa mâchoire d’Isaka fut bousculé violemment par un autre fauve, roux et tacheté, plus élancé et moins massif.

Une partie d’elle reconnut que l’un des félins était un puma et l’autre un jaguar ou un léopard. Mais comme tout cela n’avait aucun sens, elle ne comprenait pas pourquoi elle les voyait et son esprit passait à des phases où elle suivait le combat entre les deux animaux, à d’autres où elle ne voyait qu’Isaka au corps immobile, avec une tâche de sang sur son pull.

Avec d’énormes difficultés elle rampa jusqu’à son amie, ses mains papillonnant autour d’elle sans savoir ce qu’elle pouvait faire, des larmes au coin des yeux et la gorge nouée. Elle ne savait même pas si elle était encore en vie.

Elle essaya de soulever le pull, tachant ses mains, mais tout ce qu’elle voyait c’était un autre vêtement orné d’une fleur rouge qui s’étendait doucement.

Elle passa les mains sur son visages, dans ses cheveux, se mordit les doigts. Ses jambes étaient clouées au sol.

Elle devait appeler au secours mais elle n’y arrivait pas !

**

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