Chapitre 10 : Meute

Mars

Il fit claquer la porte bruyamment et remonta le petit couloir jusqu’au salon. Fronçant le nez, il fit rouler une bouteille de bière loin de son passage et contempla un instant sa mère échouée comme une vieille serpillère sur le divan.

Sur la petite table, au milieu des cadavres de cannettes, de bouteilles et de snacks se trouvait un cendrier où s’amoncelait une montagne de joints encore puant de cette odeur douceâtre qu’était la leur.  

Au fond de lui il espérait qu’elle s’était contentée de cannabis, mais, bien qu’elle ne lui en ait jamais parlé, il avait bien vu les marques sur son bras d’injection d’il ne savait quelles saloperies.

-Maman… Ecoute, ça craint de te retrouver dans cet état là. J’en ai marre de te récupérer là affalée comme une merde à chaque fois que je rentre.

Il la poussa du bout du pied et la femme se retourna en marmonnant avant de le regarder d’un œil vitreux. Le T-shirt dégueulasse qu’elle portait était relevé en dessous des seins, laissant apercevoir l’immense tatouage qui mangeait son ventre et qui portait la mention de « Whisper ».

Elle avait trouvé ça drôle d’appeler son gosse du même nom que son ventre.

Lui, il avait trouvé ça moins drôle quand ses camarades de classe avaient eu l’âge de décréter qu’il avait un nom bizarre. Bien qu’il détestait y repenser, ils l’avaient appelés « Whiskas » pendant un mois jusqu’à ce qu’il pète un plomb et casse la mâchoire de l’un d’eux.

D’un geste mécontent, il tira le T-shirt vers son nombril.

-QUOOAAA ??? Demanda sa mère d’une voix trainante et geignarde. Qu’est-c-tu m’veux ?

*Je voudrais une mère, déjà.* Pensa t’il un bref instant.

-T’es obligé de te mettre la misère comme ça tous les soirs ?

-Quuoooa ? Mais pour qui tu t’crois ? T’es mon daron ? T’es mon mec ? Non, t’es juste mon marmot, alors reste à ta place ! T’crois qu’c’est facile la vie d’un adulte ? Su’tout quand ya des connards qui s’amusent à jouer les keufs la nuit et qui bousillent le bizness ? T’sais combien ça coute les 10 grammes maintenant ? A ce rythm’ là, j’vais me retrouver à devoir fumer des hortensias !

Whisper ne voyait pas de quoi elle voulait parler, mais c’était souvent le cas. Sa mère était une vague chose qui portait des fringues d’adolescentes, des cheveux coupés courts et de couleurs fluos changeantes, qui passait tout son temps à se plaindre alors qu’elle vivait des allocations et à se trouver des excuses. Tous les soirs ici, elle invitait ses amis et tous les soirs Whisper quittait l’appartement pour trainer dans la rue et rentrer au petit jour.

Il avait honte du taudis où ils vivaient, il avait honte de sa mère autant question physique que comportement. La seule chose dont il n’avait pas honte, c’était de lui-même.

Et quand il voulait oublier tout ça, il passait ses soirées dans un cybercafé à jouer à des MMORPGs ou se rendait à la Tête du Tigre pour jouer de la batterie.

Souvent c’était vide, les changeurs ne s’y bousculaient pas, et il pouvait alors se défouler en faisant le plus de bruit possible. Récemment il avait aussi rencontré un bassiste. Un nouveau changeur dans la ville, et même si celui-ci devait avoir 4 à 5 ans de plus que lui, il avait apprécié leur petit concert improvisé.

Poussant un petit soupir, fatigué, il laissa sa mère à sa place et partit vers l’unique chambre de l’appartement, tantôt la sienne, tantôt pas. Il n’y avait rien à lui ici, les seules choses, et espaces qui lui appartenaient se trouvaient sur le web. C’était peut être pour ça qu’il aimait autant les ordinateurs.  

Passant devant le téléphone, il dénombra les nombreuses lettres empilées dans un coin et les feuilleta pour voir s’il n’y avait pas de facture. Sa mère n’aimait pas les payer et un jour ils s’étaient retrouvés sans électricité pendant une semaine. Il ignora délibérément les lettres de rappel de son collège.

Comme il vivait la nuit, il dormait le jour et n’avait, donc, pas le temps, et aussi pas la moindre envie d’assister à ces cours pourris. C’était pourtant la deuxième fois qu’il redoublait sa cinquième.

A une époque, il n’arrêtait pas de penser que si sa vie était meilleure il aurait pût faire de grandes études et devenir le meilleur informaticien du monde. Maintenant il savait qu’il ne passerait jamais son brevet et que sa vie serait surement merdique s’il ne se prenait pas en main, lui, tout seul, sans espérer un réveil brutal de la chose qui lui avait donné vie.

Sa transformation en changeur l’avait aidé à comprendre ça.

Il était à présent différent.

Il était donc tout seul.

***

Isaka regarda fixement Mimiko, plissant les yeux, les ouvrant en grand, replissant les yeux…

Mimiko pouvait presque voir les rouages tourner dans la tête de la jeune fille adossée contre plusieurs coussins même si le contenu et le sens de sa pensée lui échappait complètement.

Finalement la petite brune se mit à fixer devant elle.

-MAIS C’EST GENIAL !!! S’écria-t-elle soudainement.

-Génial ?! Répéta Mimiko en inclinant la tête, pas sure d’avoir bien compris.

Isaka se retourna vers elle, enthousiasmée :

-Mais oui enfin, vous vous TRANSFORMEZ en ANIMAUX !!! Vous vous TRANSFORMEZ !!! En ANIMAL !!!! Répéta-t-elle afin de bien faire comprendre les mots clefs de la phrase.

-C’est ce que j’ai dis, oui, mais encore ?

-Mais enfin c’est MAGIQUE ! Ca fait comme ce truc de super héros… Oh comme cette série qu’il y avait quand j’étais petite : animorphs !

Mimiko se souvenait vaguement de ça aussi.

-Oui, peut-être, mais il y a pleines de choses beaucoup moins amusantes…

Isaka hocha la tête comme si elle était d’accord, mais en fait elle suivait encore le cours de ses réflexions :

-Aaah, ça explique donc le drôle de comportement d’Arisa ce jour-là… Hum hum, est-ce ce qu’on appelle l’attraction animale… ?

-Oui, entre autre… Est-ce que tu te rends bien compte que comme tu as été mordue par Kyo, tout ça va aussi t’arriver ? Voulu s’assurer Mimiko.

-Bein oui pourquoi ?

-Tu réagis trop bien, ça fait peur.

-Bah il n’y a personne d’autres qui trouvait ça génial ?

-Si : Alec. Mais c’est un idiot.

Isaka lui tapa gentiment sur la tête, l’air mécontente.

- Ne dis pas ça de lui. C’est un garçon adorable, gentil, marrant et siiii mignon. 

- C’est ce qui garantit sa survie en ce bas monde. Comme les bébés phoques.

-C’est parce que tu es sa sœur que tu dis ça. Tu crois qu’une fois transformée je pourrais sortir avec lui ?

Mimiko poussa un soupir courroucé.

-Je ne suis pas son agent matrimonial. Et de toute façon, ce n’est pas une raison suffisante pour vouloir devenir un changeur !

-Mais je VAIS devenir une changeuse. C’est pas comme si j’avais le choix maintenant, non ? Franchement, je suis heureuse de connaitre le fin mot de l’histoire à propos de vos cachotteries et ça a un côté plutôt génial, mais c’est vrai qu’être obligée de vivre comme en marge du monde des « humains », ça craint. Ca craint effectivement pas mal.

-Désolé…

-Mais enfin Mi-chan, pourquoi tu t’excuses ? C’est pas de ta faute ! Et puis bon mince, ça fait trois jours que je dors DANS le lit d’ALEC !!! DANS LE LIT D’ALEC !!!

-C’est… Compliqué en ce moment…

Isaka cessa de faire bouger la couverture du lit devant l’air sombre de son amie.

-Courage Mimi-chan !  Haut les cœurs !

Comme elle réussit à arracher un petit sourire aux lèvres de la brune, elle se redressa et poussa un petit soupir.

-Et Shin ? Comment elle va ?

Mimiko fit la grimace :

-Eh bien… Si seulement elle avait pu prendre tout ça aussi bien que toi…

**

Arisa regarda le policier lui rendre son téléphone portable. Ils ne l’avaient que vaguement fouillé et elle ne s’en étonnait pas car l’homme puait le scepticisme.

A partir de là, il était encore plus facile pour elle de nier tous les faits et de faire passer Shinobu pour une folle.

Ce dernier fait ne la réjouissait pas. En fait, Arisa était vraiment de mauvaise humeur et cela durait depuis une semaine. Depuis l’incident.

Non seulement Isaka avait été mordue, Shinobu avait tout découvert, ou presque, Mimiko ou son animal, ou les deux, avaient fait leurs chiantes et d’un commun accord avec lui-même Kyo avait décidé qu’ils ne devraient ni se voir, ni se contacter jusqu’à ce que les choses se tassent.

Du coup, Isaka était portée disparue même si en réalité elle se trouvait bien tranquillement dans l’appart d’Alec, ils devaient faire passer Shinobu qui n’avait rien fait et qui n’était qu’une victime pour une toquée, elle ne parlait plus à Mimiko, et Mimiko ne lui parlait plus, et la seule personne qui aurait pu un peu la soulager, elle n’avait pas le droit de lui parler.

Le second trimestre se terminait merveilleusement bien.

-Où étiez-vous aux environs de 17h30 ?

-Au CDI, je faisais mes devoirs, puis je suis partie parce que j’avais un rendez-vous avec des amies à Toulouse.

-Elles peuvent le confirmer ?

-Oui.

-Vous me donnerez leurs noms. Juste au cas où.

-Bien sûr. 

-Vous n’étiez donc pas derrière le gymnase avec Mlle Fielder ?

-Non. En plus elle et Isaka me faisaient la tête depuis le début du second trimestre alors j’avais pas vraiment de raison d’être avec elles.

-Donc vous ne savez pas où se trouve Mlle Stone ?

-Non, mais Isa et Shin aimaient bien faire des trucs un peu fous toutes les deux.   

L’homme hocha de la tête, semblant pour le moment gober toute son histoire. Ou peut-être que ça l’arrangeait tout simplement. Il était plus facile d’enquêter sur une fugue que sur un soit disant phénomène surnaturel.

Kyogané l’avait un peu briefée hier, lui conseillant de faire des mensonges aussi près possible de la réalité. Elle s’était un peu entrainée, s’attendant aux questions qui lui seraient inévitablement posée. Comme celle qui suivit.

-Parlez-moi d’Alec et de Kyo.

-Alec ? Je sais pas qui c’est. Kyo… Kyo c’est un garçon que j’ai rencontré dans un bar mais apparemment… Je devais pas l’intéresser.

Pas vrai.

Arisa faillit sursauter en entendant cette voix moqueuse dans sa tête. Kyo lui avait dit que ça pouvait arriver, mais c’était quand même sacrément étrange.

Enfin pas vraiment. Il devait être à l’écoute car il connaissait l’heure de son rendez-vous à la Police. Elle rougit à cette idée, ce que heureusement le policier sembla prendre pour de la gêne.

-… Elles étaient au courant et je crois qu’elles se sont montées tout un petit film, continua Arisa.

-D’accord… Vous connaissez son nom de famille ?

-Non.

-Aurait-il eu une raison de venir dans votre lycée ?

-Euh… Non. Je crois même pas lui avoir dit où j’habitais.

-Bien… Et si nous reparlions du fait que vos amies vous faisaient la tête, pourquoi ?

Arisa poussa un soupir très honnête :

-Je sais pas trop. Elles s’attendaient apparemment à ce qu’on se disent tout, qu’on soient toujours ensemble. Moi j’avais d’autres amies et puis elles étaient pas contentes que je ne dise pas grand-chose sur ce garçon…

L’homme approuva d’un nouveau son de gorge tout en continuant à taper ses réponses sur son ordinateur.

Il conclut son audience d’un traditionnel :

-Restez dans le coin au cas où on aurait d’autres questions à vous poser.

-Pas de problème.

Arisa se leva de sa chaise, un peu lasse et suivit l’enquêteur hors de son bureau.

Tout s’était bien passé, même peut être trop. Maintenant il leur faudrait garder l’avantage et tenir Shinobu à distance.

Elle rejoignit sa mère qui l’attendait dans la salle d’attente et pris avec elle le chemin les ramenant à la voiture. Celle-ci tenta de savoir si sa fille savait quelque chose à propos de la disparition de sa copine, mais Arisa n’était pas vraiment d’humeur à papoter avec elle. Elle répondit à coups de monosyllabes à ses questions et finit par subir un sermon au sujet de sa crise d’adolescence.

Plus que jamais, la jeune fille sentait tout ce que les évènements depuis sa transformation avaient amené et elle se demandait sombrement si la liberté qu’elle avait voulu garder, refusant d’entrer dans une meute déjà établie, n’avait pas fait plus de mal que de bien.

Kyo devait sentir son désarroi car une bouffée de douceur vint la titiller.

Elle finit par laisser sa tête peser sur la vitre de la portière en étouffant un gémissement. C’était plus que ce que quelqu’un de son âge devrait avoir à s’occuper !

***

Whisper était assis près du comptoir, feuilletant machinalement le catalogue du tatoueur.

-Je veux un tatouage ! Répéta-t-il comme si ça pouvait faire changer d’avis Eliott, son ami.

Un rire un peu hystérique vint de derrière un panneau de séparation où l’homme était occupé à tatouer une rose sur l’omoplate d’une belle brune.

-Quand tu auras 18 ans ! Fut la réponse, toujours la même, à chaque fois que Whisper essayait de l’amadouer.  

Celui-ci fit la sourde oreille et continua :

-Je sais déjà ce que je veux.

-Et où ?

-A un endroit qui se voit. Ça sert à rien de se faire tatouer si c’est toujours caché par un vêtement.

Cette fois-ci c’est un rire féminin qui lui répondit. La brune se redressa comme Eliott avait fini, cachant pudiquement sa poitrine avec son T-shirt plié. Elle le regarda, mutine :

-Si, c’est comme un secret bien caché. Une chose que l’on ne dévoile pas à tout le monde et qui représente quelque chose d’important pour nous.

-Bof, répliqua l’adolescent. Ma mère a un tatouage mais je suis sûr qu’il représente rien pour elle. Elle a dû le choisir au hasard dans un catalogue…

Eliott lui retira le document des mains avant de le regarder sévèrement :

-Qu’est-ce que tu en sais Why ? Et tu ne te trouves pas déjà assez hors norme pour un enfant de ton âge ? Depuis que je te connais je n’ai jamais vu la vraie couleur de tes cheveux. Ils étaient blancs, puis violet et voilà qu’ils sont bleu…

-J’aime bien bleu, je crois que je vais les garder comme ça.

-… Tu as tes deux oreilles percées…

-Pas assez et je veux aussi un piercing à l’arcade…  

-Pas au nez ?

-Non c’est moche au nez. Et la langue c’est gore.

-… Et tu te trimballe avec ces fringues… Je veux même pas savoir où tu as trouvé ce manteau violet bordé de fourrure !

-Eh ! C’est de la marque, presque un modèle unique ! Râla Whisper.

-Tu vois souvent des collégiens habillés comme toi ?

-Je m’en fous des autres. C’est mon style.

Le tatoueur essaya de le gronder plus longtemps mais finit par basculer sa tête en arrière en éclatant d’un grand rire.

-Ah Why ! 

Le garçon grommela, affectant d’être agacé. En réalité il adorait Eliott qui le laissait squatter autant qu’il voulait dans sa boutique. C’était un homme long et fin qui économisait ses gestes. Malgré un visage délicat, il n’était pas du tout efféminé. Toujours bien habillé il avait des cheveux blond décoloré coupé en brosse et surtout, il portait peu de tatouage, mais ceux-ci étaient placés à des endroits étonnant. Comme la petite araignée d’un noir profond qui courait sur sa joue.

Eliott l’avait ramassé dans la rue en ce jour fatidique où tout avait changé pour lui, alors qu’il n’était qu’une épave. Il ne lui avait jamais demandé ce qui s’était passé, mais il l’avait surement un peu deviné.

Comme la brune s’était rhabillée, l’attention de l’homme revint sur ses affaires et Whisper sauta à bas du tabouret où il était perché, rajustant sa grosse écharpe autour de son cou.

-Bon j’y vais, je t’ai assez embêté comme ça.    

-Tu ne m’embête jamais Why.

Il salua d’un geste de la tête la cliente puis se glissa dans la nuit glacée avec un certain déplaisir. Il détestait le froid et c’était encore pire depuis qu’il était changeur. Regardant sa montre, il fit la grimace en voyant le temps qu’il lui restait avant de pouvoir rentrer. Trop longtemps.

Et il y avait quelque chose d’étrange dans l’air ces jours-ci. Depuis le temps qu’il la fréquentait, il considérait la ville comme son chez lui, sa véritable maison, mais ce soir, il se sentait comme un étranger et il n’aimait pas cette sensation.

Pourquoi ces façades de bâtiments si familières lui semblaient-elles hostiles ? Pourquoi éprouvait-il l’envie de se cacher ?

Il regarda anxieusement vers les toits en se demandant si c’était à cause de cette personne qui attaquait les dealers et les voleurs. Celle dont on parlait dans les journaux.

Mais lui il ne touchait pas à ce genre de trafic, il n’avait aucune raison de se sentir visé… Et puis de toute façon, il était un changeur. Que quelqu’un essaie de l’agresser et il verrait ! 

Cependant, il n’avait pas vraiment la conscience tranquille. Carrant des épaules, les mains enfouies dans les poches de ce manteau qu’il avait payé en arnaquant quelqu’un sur internet, il marcha rapidement vers le centre-ville, espérant que la foule l’aiderait à ne plus se sentir visé.

Il ne se sentait pas coupable. Pourquoi aurait-il dû se passer d’argent et vivre comme un miséreux entouré de toutes ces personnes qui consommaient à tour de bras, jetant presque leur argent par les fenêtres ? Pourquoi n’aurait-il pas droit à sa part ?

*Je fais marcher la sélection naturelle : je ruine les idiots, les crédules et les ignorants.* Songeait-il en croquant à pleine dent dans un cheeseburger, assis à une table du McDonalds.

Il rumina sa légitimité tout en finissant ses frites et son milkshake à la vanille, mais même cela ne lui suffit pas à retrouver sa ville-maison qu’il adorait.

Exaspéré, à l’heure où les derniers magasins nocturnes ferment, ne laissant que les bars, certains cybercafés et les boites de nuit ouverts, il alla trouver refuge à la Tête du Tigre.

Passant la porte, il interrogea le vieux chinois qui était toujours au même endroit pour savoir si des vagabonds étaient présents.

Il détestait les vagabonds.

Le chinois se contenta de secouer la tête. Whisper ne se souvenait pas l’avoir jamais entendu dire un mot.

Et effectivement, comme souvent, il n’y avait personne dans le bar/restaurant/hôtel/salle de concert et évènements. Personne à part Dereck bien sûr, le barman et caché au plus profond des cuisines la personne qui faisait à manger. Du moins il supposait qu’il y avait bien quelqu’un qui faisait ces horribles plâtrées de nourriture insipide.

Dereck… Eh bien Dereck était celui qui lui avait tout appris en matière de changeur. A première vue, il payait pas de mine : fin, hyperactif, pas beaucoup de cheveux et une calvitie précoce, mais c’était quelqu’un capable d’écouter sans juger.

Il se changeait en mangouste, un petit carnivore aux grands yeux vifs et curieux.

Celui-ci le salua avec un grand sourire tout en nettoyant, probablement pour la sempiternelle fois, ses verres.

-Eh bien Why, ça fait un moment qu’on ne t’as pas vu !

-Ouais ouais…

-Ils ont rajouté une nouvelle extension à ton jeu ?

-Ouais mais ça nous aura guère occupé plus de trois jours… Et toi ? Du monde ?

-En ce moment ? Certainement pas !

-Pourquoi ?

Dereck lui fit un clin d’œil et s’accouda à son bar l’air d’un conspirateur :

-T’as pas senti ?  

-Tu veux dire cette drôle d’impression qu’il y a en ville ?

-Oui, ça !

-C’est quoi ?

Dereck se redressa et reprit son verre :

-Une nouvelle meute s’est formée. C’est un évènement. Ca fait bien au moins… Hum la dernière fois ça datait de l’époque de mon arrière-grand-père… que Toulouse ne s’est pas retrouvée sous l’influence d’une meute. Et je crois qu’elle a été absorbée par les Cévennes avant que mon père prenne son poste au bar.

-Une meute ? A Toulouse ?!

Whisper grimaça.

-Pas vraiment à Toulouse, à la forêt de Bouconne, mais la ville fait partie de leur zone d’influence.

-Qu’est-ce que ça veut dire ? Je veux dire concrètement ? Pour tous les solitaires de la ville ?

-Eh bien… En ville les solitaires sont tolérés sur le territoire d’une meute du moment où ceux-ci ne risquent pas de provoquer des conflits de dominance ou de vouloir s’emparer de la meute. Ca ne devrait pas poser de problème, ici les plus gros solitaires sont des carnivores de taille moyenne. Tous les autres font partis de cette nouvelle meute.

-Tolérés ? Répéta Whisper. Je n’aime pas ce mot. Ça fait comme si on devait leur demander la permission. De quels droits s’emparent-ils d’un territoire sans rien demander à personne ?

-La loi de la jungle mon garçon, c’est comme ça que ça marche chez les changeurs. Mais en échange, ils ont le devoir de nous protéger des indésirables.

-Les vagabonds ? Demanda-t-il avec espoir.       

Dereck hocha la tête d’un air satisfait.

-Désormais tout vagabond désirant passer par Toulouse devra demander la permission à la meute. Et s’ils font du grabuge ou ne respectent pas les règles, ils seront jetés dehors. Cela va me faire du bien de ne plus me cacher derrière mon bar en comptant la casse. 

L’adolescent était d’avis mitigé. Plus de vagabonds était une bonne chose, mais il n’aimait pas l’idée de se balader sur un territoire qui ne lui appartenait plus.

Il n’avait pas peur… Il n’était peut-être pas un carnivore, mais à sa façon, oui, il était un poids lourd. Il avait seulement l’impression qu’on lui retirait quelque chose, peut-être même la seule chose chouette dans tout ce qui lui été arrivé.

Sa liberté.

***

Kyogané rangea finalement ses affaires et Alec poussa un grand soupir de soulagement. On lui avait enfin permis de reprendre sa forme humaine. Non pas que deux semaines à se faire servir et câliner par Mimiko et Isaka étaient déplaisants, mais il ne fallait pas abuser des bonnes choses.

Il adressa un signe de la main à Kyo qui venait d’entrer et le regarda pousser une chaise jusque devant le canapé. Le japonais s’y assit et le fixa, au début sérieux, puis déconcerté.

Il était effectivement surpris du manque total d’agressivité de l’adolescent qui sirotait tranquillement son jus de fruit. C’était très surprenant quand on pensait à la réaction de sa sœur. Néanmoins il aurait dû s’en douter, le garçon faisait partie intégrante de la meute, il n’avait pas cherché à s’en échapper comme Mimiko.

Encore une fois il sonda cette partie de la meute et ne reçut que des vagues de colère en réponse. Rien à faire. Il se reconcentra sur Alec :

-Je n’arrive pas à savoir si tu es juste stupide ou inconscient ? Demanda Kyo, s’attirant un regard indigné.

-Quoi ? C’est comme ça que tu me remercie de t’avoir casé avec Arisa ?! Deux semaines alité pour ça et les pires douleurs que j’ai jamais ressentie ! Parce que tu sais, vu comme ça avait l’air d’aller, il vous aurait fallu encore cents ans pour oser vous avouer vos sentiments !

- Comment pouvais-tu savoir que je l’aimais ? Lui fit remarquer Kyo en plissant les yeux.

-Tu es venu. La jalousie est un redoutable aphrodisiaque, continua-t-il avec un grand sourire car cette fois-ci c’était Kyo qui avait l’air indigné.

-Ouep, continua Alec en hochant la tête d’un air navré. Je vous ai complètement manipulé, vous y avez vu que du feu. Je suis un génie ! 

-Tu nous as causé plus de soucis que tu n’en as résolu, tu sais ?

-J’étais concentré sur le but principal.

-Tu ne m’en veux pas de t’avoir…

-Esquinté ? Bah j’ai pas de cicatrice au visage, c’est le plus important. Les autres ça fait plus blessure de guerre, genre je suis un dur qui a l’habitude de se battre, même si pour bien faire, faudrait que je fasse un peu plus de muscu…

Kyo lui coupa la parole car il sentait que ça pouvait durer encore longtemps. Dieu que ce gars était bavard !

- Si toi tu m’en veux pas, tu sais pourquoi Mimiko réagit aussi mal ?

-Tu as abimé, faillit tuer, son unique frère adoré… C’est normal qu’elle t’en veuille à mort. Et ma Mio, elle est super rancunière tu sais ? Va falloir que tu rampes à ses pieds pour qu’elle te pardonne !

-Je n’ai pas l’intention de ramper aux pieds d’un membre de ma meute ! Et c’est moi où j’ai l’impression que ça te plait qu’elle me déteste ?

-Ouep, totalement, répondit Alec d’un air songeur, l’air de quelqu’un qui voudrait dire quelque chose mais qui se retient et change stratégiquement d’idée : Disons… Vengeance par procuration ?

Kyo le foudroya du regard :

-Je ne sais vraiment pas si tu es complètement stupide ou complètement inconscient ! En tout cas j’ai besoin d’un second, et le grade de « bêta » t’ira à merveille… Mais j’ai besoin de savoir si je peux compter sur toi ?

-Bêta ?

-Oui, c’est un terme qui signifie « second » ou « bras droit » si tu veux. Comme « alpha » signifie « chef ». La meute va de l’alpha, le plus haut placé, à l’oméga… C’est des grades, des places… Les membres normaux d’une meute sont appelés les Lambdas.

-D’accord… Alpha c’est le chef, le bêta le second, les lambdas les normaux… Et les omégas ?

-L’oméga, rectifia Kyogané alors que le regard de Kyo se figeait. C’est le plus faible de la meute vers lequel toute la frustration du groupe se tourne. Le souffre-douleur, quoi.

-C’est bizarre…

-Je connais bien. J’étais l’oméga de mon ancienne meute… En dépit du bon sens car je n’étais pas le plus faible, mais… Mon ancienne meute était un peu spéciale, lui apprit Kyo d’un ton froid.

Alec compris qu’il valait mieux ne rien répondre pour ne pas le blesser dans son orgueil. Il se nota tout de même de dire un mot en sa faveur à Mimiko. 

-Le fait qu’il existe un oméga dans une meute est déjà une aberration, répliqua Kyogané. C’est comme dire « on n’est pas content d’être des changeurs, mais bon, ça pourrait être pire, on pourrait être comme ce pauvre type là-bas, tiens allons lui taper dessus, ça nous soulagera un peu. ». C’est voir le fait d’être des changeurs comme une malédiction.

-Il n’y aura PAS d’oméga dans ma meute, approuva Kyo.

-Content de le savoir, marmonna Alec. Pour ma part, du moment que tu ne causes aucun tort à Mimiko, ça ne me dérange pas d’être ton bêta de service.

-Ahh… Ta sœur est un sacré problème, soupira Kyo sans relever le trait d’humour.

Alec haussa les épaules d’impuissance avant de revenir à son jus de fruit.   

-Ce n’est peut-être pas un problème, lança Kyogané. Kyo, tu ne connais que les principales places existant dans une meute, mais il y en a beaucoup d’autres. Certaines exigent même un détachement de la meute. Le gamma est un autre terme pour désigner le soigneur de la meute.  Le delta est celui qui traditionnellement avait la charge de « changer » les humains en changeur, mais comme tu l’imagine, on ne l’utilise plus depuis très longtemps. Les epsilons sont les gardiens de la meute et du territoire. Les zêtas sont les guerriers. L’êta était une place honorifique pouvant signifier « les favoris » de l’alpha, à noter qu’elle était réservée aux herbivores… Et on peut continuer jusqu’à la fin de l’alphabet. Toujours est-il que le grade d’omicron ne pouvait être occupé que par des membres qui étaient à la fois dans la meute, et en dehors de la meute. Capable d’indépendance et courageux. Et généralement digne de confiance car un alpha ne risquerait pas d’envoyer dans la nature quelqu’un capable de le trahir.

-Quels étaient leurs rôles ? Demanda Kyo qui l’écoutait attentivement.

-Les omicrons sont des éclaireurs, et parfois aussi, ils ont été utilisés comme espions. Tout ça pour te dire que ça existe, mais qu’il faut que toi, et Mimiko l’acceptaient pour que la meute retrouve son équilibre. Mais ce n’est de toute façon pas le problème le plus urgent, le plus urgent, c’est elle.

Les regards des trois garçons se tournèrent vers Isaka qui venait d’entrer dans le salon. 

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