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Mimiko renifla de mécontentement lorsqu’elle se rendit compte qu’Asuka et Naru venaient de la trainer dans le foyer vide de leur lycée, là où se trouvait aussi Arisa, appuyée à une table.

*Un traquenard !*

La blonde parut elle aussi ennuyée puisqu’elle détourna le regard.

Asuka plaça un bureau en travers de la porte pour s’assurer que personne ne viendrait les déranger, tandis que Naru traina quelques chaises vers elles.

-Bien. Il faut que nous discutions un peu ! Annonça joyeusement Asuka en venant rejoindre Naru sur une chaise.

Seulement elle n’obtint pas vraiment l’effet désiré car ni Mimiko ni Arisa ne semblaient décidées à s’asseoir et se regardaient en chien de faïence depuis leur côté de la pièce.

-Booonnn… *Naru !* Supplia Asuka du regard.

-Il faut qu’on parle de la meute, déclara calmement celle-ci.

-Je vois pas ce qu’il y a à dire, marmonna Arisa.

-Risa, Mi, les choses ne peuvent pas rester ainsi, fit Asuka.

-Je ne vois pas pourquoi, signifia Mimiko sans les regarder. Ma position est claire et je n’ai pas l’intention d’en changer.

-Ben voyons ! Commenta ironiquement Arisa. Tellement claire qu’on la perçoit comme un énorme trou qui perturbe toutes nos connections !

Mimiko lui jeta un regard noir avant de tourner son attention sur Asuka et Naru :

-Ça vous va, vous ? Laisser un type que vous ne connaissez pour ainsi dire pas du tout contrôler vos vies ?

-Il DOIT nous protéger Mi, répliqua Naru. Kyogané me l’a expliqué, il n’a pas le choix, c’est inhérent à son statut. Il ne nous fera aucun mal.

Asuka fit une petite grimace à cet exposé, ce qui fit naitre un sourire mauvais sur les lèvres de Mimiko :

-En es-tu seulement certaine Naru ? Es-tu sure que sa définition du mot « protéger » ou « faire aucun mal » est en accord avec la nôtre ? Peux-tu m’assurer que pour « notre bien à tous » il ne nous oblige pas un jour à faire quelque chose qui va à l’encontre de notre volonté ?

-J’hallucine, marmonna Arisa en secouant la tête pendant que Naru se mordilla les lèvres, embêtée.

-Ce que tu dis, reprit doucement cette dernière, c’est que ton bien-être à toi est plus important que le bien de tous ? C’est égoïste tu sais.

Mimiko serra les mâchoires devant cette accusation.

-Je n’hésiterais surement pas une seconde à sacrifier mon bien-être si vous étiez en danger, mais ce serait une décision qui viendrait de moi et de moi seule. Je déteste et j’ai toujours détesté qu’on me force la main, grogna-t-elle.

-Mais au final tu le ferais, je ne vois pas ce que ça te coute que ce soit quelqu’un d’autres qui te le demande, raisonna Arisa.

-MES choix, MA façon d’agir, MON libre arbitre, énonça Mimiko en arpentant à présent le fond opposé de la pièce, se fondant dans les ombres comme l’aurait fait son alter ego animal.

-Tu es tellement bornée…

-Je suis pas la seule. Ne me demandez pas de laisser quelqu’un qui ne me parait pas digne de confiance décider pour moi.

-Tu ne lui laisse même pas une chance de pouvoir te montrer à quel point il peut l’être ! 

-Sûr qu’en s’attaquant à Alec, il l’a bien montré.

-Oh ne reparlons pas de ça, ton frère…

-Oui il vaut mieux laisser ça derrière nous, la coupa Naru. Nous ne sommes pas là pour reparler de ce qui s’est passé, mais de notre futur.

Asuka qui n’avait guère parlé jusqu’ici se leva de sa chaise, attirant ainsi l’attention sur elle.

-Je comprends ce que dit Mimiko et je suis d’accord avec elle sur pas mal de point. Effectivement, on connait mal Kyo et je déteste autant qu’elle l’idée de lui donner un quelconque pouvoir sur moi.

Les deux jeunes filles se sourirent tandis qu’Arisa croisait les bras.

Naru poussa un petit soupir résigné avant de résumer la situation :

-Je crains que nous n’ayons sous les yeux la différence qui existe entre canin et félin. De toute évidence votre indépendance à plus d’importance à vos yeux qu’elle ne l’a aux nôtres, mais…

-Néanmoins, la coupa Asuka pour continuer son argumentation, je crois aussi qu’il est important que nous formions une vraie meute. Pour notre sécurité. Et qu’Arisa a raison en disant qu’il faut laisser à Kyo la possibilité de faire ses preuves. Et si ce que dit Naru est vrai, je suis encline à lui laisser une chance, parce que c’est un félin comme nous et qu’il connait donc l’importance de notre indépendance. Voilà.

Elle se rassit à sa place et tous les regards convergèrent vers Mimiko qui restait silencieuse. Au moins s’était-elle arrêtée de faire les cents pas.

-Je vois, finit-elle par dire sombrement.

-Mi, tu ne peux pas nous laisser dans cette situation. Elle nous affaiblit. Nous avons besoin des connections de la meute, surtout avec ce qui se passe avec Isaka et Shinobu, plaida Naru. Si notre sort te concerne vraiment, alors s’il te plait, reviens.

Elle tendit une main à Mimiko mais celle-ci recula bien au contraire, les sourcils froncés de contrariété.

-Mi…

-Si… Commença celle-ci d’une voix un peu brisée. Si cela vous pèse autant… Il vaut sans doute mieux que je fasse cavalier seule.

D’un coup de pied, elle éjecta la table qui coinçait la porte et consciente du froid qu’elle avait jetée, elle se mordilla la lèvre, avant de quitter la pièce.

Les trois filles la regardèrent sans rien dire jusqu’à ce qu’elle disparaisse.

-Bon, j’ai l’impression qu’on a empiré le truc, déclara Asuka.

-Elle ne peut pas quitter la meute, enfin, qu’est-ce qu’elle fera toute seule ? S’inquiéta Naru. Qui la protègera ?

-Oh, tu la connais, répliqua Asuka. Elle en est bien capable.

-C’est vrai ? Demanda Arisa qui elle aussi commençait à se faire du souci et surtout à regretter d’avoir été aussi dure.

Mimiko n’avait pas hésité à l’aider quand elle s’était transformée pour la première fois. C’était parce qu’elle était à ses côtés qu’elle avait acceptée sans paniquer sa forme de louve. Et puis, elle avait été le premier membre de sa meute. Elle se souvenait encore de la joie qu’elle avait éprouvée quand Mimiko s’était elle aussi transformée.  

-Oh oui, répondit Asuka. Ca a toujours été très difficile de la faire changer d’avis.

-Impossible presque, marmonna Naru qui en avait bien souvent fait les frais.

-Mais alors qu’est-ce qu’on fait ?

-Eh bien ça craint, résuma sombrement Asuka.

***

Mimiko marcha vers la sortie du lycée, grandement déprimée par la situation inextricable dans laquelle elle se trouvait. Et dire que tout allait si bien quand Kyo n’était pas là ! Pourquoi fallait-il que les garçons bousillent toujours tout ? Rha, elle le détestait. Elle le détestait et elle le re-détestait.

-Mimiko ?

L’adolescente s’arrêta et coupa court à ses imprécations intérieures en découvrant Shinobu devant elle.

-Shin ?

-Je suis contente de te voir…

La jeune fille blonde, que Mimiko avait connue énergique et lumineuse semblait comme éteinte, sans vie. Elle avait sans aucun doute perdu du poids et devait manquer de sommeil. Mais surtout, elle semblait à bout de nerfs.

-Est-ce que ça va ?

-Je… Je crois que… Oh…

Elle cacha son visage dans ses mains et la brune, terrassée par cette vision, ne put s’empêcher de prendre maladroitement la jeune fille dans ses bras.

-Oh Shin, non, ne pleure pas ! Qu’est-ce que je peux faire ?

-Je… Rien. Je suis désolée. C’est juste que je sais plus quoi faire…

Mimiko conduisit la jeune fille jusque dans une alcôve où se trouvaient des fauteuils destinés aux invités du lycée. Ainsi elles étaient plus tranquilles pour discuter.

-Tu es au courant de ce qui est arrivé à Isaka ?

-Hum. Oui.

-Mi… Je sais que les gens me prennent pour une folle, mais c’est la vérité. Tu dois éviter de t’approcher d’Arisa, Asuka et Naru. Et ton frère aussi…

Un instant Shinobu la regarda fixement avant de froncer les sourcils et Mimiko craignit qu’elle ne fasse le rapprochement et devine qu’elle aussi était une changeuse, mais la blonde se contenta de secouer la tête comme pour éloigner cette idée.

-Ils ont… Je sais pas ce qui s’est passé mais… Le copain d’Arisa… J’ai vu Arisa le prendre dans ses bras… Et c’était un monstre !

Mimiko fixa le sol, essayant de ne pas penser à quel point ce mot résonnait en elle.

-Un genre de loup garou… Ou plutôt un genre de félin-garou. Mi… Je sais pas ce qui lui est arrivé mais ton frère… Alec… Aussi… Ils ont mordu Isa… Elle saignait… Elle bougeait plus… Ils l’ont pris… Oh si il faut ils l’ont dévoré…  

Sentant qu’elle allait se remettre à pleurer, Mimiko lui prit la tête et la serra contre elle :

-Là… Mon dieu Shin, tu penses vraiment ce que tu dis ?

-JE LES AIS VU !

-Peut-être, mais tu crois vraiment qu’Arisa pourrait laisser quelqu’un faire du mal à Isa ? Crois-tu que mon frère le pourrait ? Moi je ne le crois pas.

-Mais…

-Je connais Alec depuis très longtemps. Il a toujours été très gentil et surtout c’est quelqu’un de terriblement honnête. Certains trouveront qu’il est simple d’esprit à ne jamais dissimuler ou cacher ce qu’il ressent, mais moi j’ai toujours trouvé ça magnifique.

Shinobu renifla :

-Ça c’est sûr, il est magnifique.

-T’a-t-il fait du mal ?

-Non…. Non…

-Arisa t’a-t-elle fait du mal ?

-…. Non…

-Son copain t’en a-t-il fait ?

-Non ? Moi je n’ai rien eu mais il a mordu Isaka !

-Oui, mais il ne t’a pas blessé toi, c’était peut-être un accident… Sinon il se serait aussi attaqué à toi.

-Il l’a enlevé ! Et de toute façon c’était des monstres ! Tu me crois, hein ? Hein, tu me crois ?

Mimiko poussa un petit soupir. Elle sentait qu’elle ne pourrait rien faire de plus tant qu’elle s’inquièterait pour l’état d’Isaka. Sa meilleure amie et la seule à lui être restée fidèle jusqu’à ce qu’on la lui enlève. Mimiko comprenait, c’était vraiment injuste ce qu’il lui arrivait.

Alors, oui, à bien des égards, ils étaient des monstres…  

-Oui, je te crois. T’en fait pas. Je te crois.

***

-Je suis consciente des problèmes que je vous pose… Déclara piteusement Isaka en entremêlant ses doigts.

On lui avait expressément demandé de s’asseoir sur le canapé et elle se tenait à côté d’Alec qui lui souriait gentiment, tandis que Kyo et Kyogané leur faisait face, l’un debout, l’autre assis contre le dossier d’une chaise.

-Mais non, relativisa Alec. Y’a pas de quoi fouetter un chat !

-Bien sûr que c’est grave, le reprit Kyo. On ne peut pas prendre ce qui s’est passé à la légère.

Isaka se recroquevilla un peu plus face au regard perçant du japonais et Kyogané s’approcha pour prendre ses mains :

-La plus grande partie du problème ne te concerne pas Isaka, mais maintenant que tu es guérie, il va falloir que tu prennes une décision. Parce que tu as été mordue, il nous était impossible de te laisser aller à l’hôpital. A part ton amie Shinobu, personne ne sait que tu as été blessée… La police semble penser à une fugue.

-Oui, Mi-chan m’a expliqué tout ça.

-Tu as deux possibilités qui s’offrent à toi. La première : profiter de cette occasion pour disparaitre et vivre cachée au sein de la meute.

Isaka releva vivement la tête en faisant une grimace :

-Oh… Mais je n’ai pas envie de vivre cachée jusqu’à la fin de mes jours !

-Quand on est changeur on ne fait pas toujours ce qu’on a envie, grommela Kyo.

-Il y a de nombreuses changeuses qui vivent ainsi, expliqua Kyogané. Pour diverses raisons.

-Huhum… Fit Isaka qui aurait été bien curieuse de connaitre ces « diverses » raisons.

Mimiko lui avait dit que lorsque Kyogané éludait, c’était généralement parce qu’il savait que ce qu’il allait dire serait mal accueilli. C’était d’ailleurs très souvent des propos machistes-à-la-changeur ou d’instinct-incontrôlable. Parfois même les deux ensemble.

Elle plissa les yeux et le docteur s’empressa de changer de sujet.

-Bien sûr, tu peux aussi décider de rentrer chez toi comme une fugueuse le ferait, mais alors il te faudra toi aussi soutenir cette version des faits…

-Et faire passer Shin pour une menteuse, continua Isaka dans un souffle. Vous vous rendez compte que c’est ma meilleure amie ? On pourrait pas, je sais pas, lui dire tout ? Ce serait la moindre des choses et je suis sure qu’elle comprendra !

-Tu ne l’as pas vu, fit Kyo. Sa réaction a été toute sauf positive. Non, on ne lui dit rien.

-C’est injuste ! S’indigna Isaka en se levant brusquement, prête à défendre son point de vue, mais un regard sur Kyo la fit se rasseoir avec dépit.

Elle n’arrivait vraiment pas à lui tenir tête.

-Ce qui s’est passé est bien plus grave que tu ne l’imagine. Nous les changeurs avons UNE seule loi qu’il ne nous faut jamais enfreindre : nous ne devons rien faire qui pourrait amener les humains à connaitre notre existence. Sache qu’une autre meute n’aurait jamais laissé un témoin visuel s’en tirer ainsi. Dans une telle situation, ton amie aurait dû être tuée ou bien changée. Si Samuel Clear entend ne serait-ce qu’une rumeur sur ce qu’il s’est passé ici, non seulement nous, nous aurons de gros problème, mais tu peux t’attendre à ce que ton amie disparaisse brutalement de la circulation.

L’atmosphère s’était soudain refroidie dans le salon d’Alec et Isaka avala difficilement sa salive en cherchant à fuir le regard du jeune homme.

-Quel genre de problème ? S’inquiéta Alec qui avait laissé tomber son masque de nonchalance et qui regardait alternativement les deux japonais devant lui.

-Oh, il pourrait me défier et s’il me tue, ce qui pourrait fortement arriver vu l’animal, il pourrait soit vous intégrer à sa propre meute, soit vous disperser dans de nombreuses autres meutes. Et je pense que Kyogané vous a raconté à quel point certaines meutes étaient agréables et civilisées…

-Comme si j’allais me laisser faire…

-Alors il te tuera aussi. Il vaut mieux pas faire le malin face aux alphas.

-Tu parles de ça, comme si c’était normal ou naturel… Lui fit remarquer Isaka, mais personne n’a le droit de tuer quelqu’un comme ça…

-C’est dans ce monde que vous vivez désormais. Vous savez, les meutes qui se créaient c’est rare, la plupart sont en place depuis au moins deux cents ans. Ces meutes ont gardé la plupart des traditions de cette époque. Ce que nous créons, cette meute résolument moderne, c’est inédit… Et je dois dire que je comprends en partie pourquoi ces meutes restent traditionalistes : Depuis que je suis alpha, Kyogané a dû me mettre sous calmants. Les membres de ma meute sont compléments dispersés partout autour de la ville et mon animal se demande bien comment il peut faire pour tous vous protéger en même temps… Bien sûr, j’irais mieux quand le problème « Mimiko » sera réglé, mais c’est atroce… Et quand je pourrais revoir Arisa… Heureusement que j’arrive à mieux la percevoir que les autres…

Isaka et Alec ne s’en étaient pas vraiment aperçus car il évitait de le montrer, mais effectivement, alors qu’il se relâchait un peu pour dire ça, il avait l’air complètement exténué. Cependant, cela ne résolvait pas le dilemme d’Isaka qui trépignait de contrariété.

-Dans ce cas… Je pourrais proposer à Shin de la transformer ! Je suis sure qu’elle acceptera ! Elle n’aimerait pas être la seule qui ne soit pas une changeuse ! Et une fois changeuse, il n’y aura plus aucun risque qu’elle dise quoique ce soit !

-Hum… Fit Alec la mine songeuse tandis que Kyo jetait un regard suppliant à Kyogané.

Ce dernier fronçait les sourcils et s’agenouilla devant l’adolescente.

-Isaka, te rends-tu compte à quel point ce que tu dis est égoïste ? Tu serais prêt à gâcher la vie de ton amie juste pour rester avec elle ? Juste pour t’épargner le chagrin d’avoir à lui mentir et de la voir souffrir un temps ?

-Mais… Etre changeur ne veut pas forcément dire…

-Oui, approuva Alec, mais il fut coupé sèchement par Kyo.

-Vivre en marge de la société ? Etre toujours sur ses gardes ? Ne pas toujours pouvoir faire le métier dont on rêve ? Ne pas être libre de partir ? Ne pas pouvoir aimer n’importe qui ? Crois-tu que c’est ce que ton amie désire ?

-Non…

-C’est sûr, elle se sentira trahie, reprit Kyogané. Mais ça ne durera que quelques années, peut-être même moins, mais elle aura tout le reste de sa vie pour être heureuse et vivre librement. Si tu l’aimes, c’est ce que tu peux souhaiter de mieux pour elle.

Comme l’adolescente se recroquevillait et cachait son visage dans ses mains, Alec la prit dans ses bras et se mit à la bercer tout en lui chuchotant des paroles apaisantes. Elle finit par s’accrocher à ses épaules pour pleurer librement dans son t-shirt.

-On va vous laisser, déclara Kyo en se levant de sa chaise, mal à l’aise face aux sanglots de la brune. Alec, pourras tu m’appeler quand elle aura pris sa décision ?

L’américain hocha de la tête en serrant plus fort la frêle jeune fille contre lui.

Dieu seul savait qu’il n’aimerait pas prendre une décision pareille. Parce que lui, il n’aurait jamais pu laisser Mimiko, quoiqu’on aurait pu lui dire.  

***